San
Finna N°352 du 27 Février
au 05 Mars 2006
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"
OPERATION
« MAIN BASSE SUR LA COTE D’IVOIRE »
LE CRI DU CŒUR DE L’AMBASSADEUR ANGOLAIS CARLOS
BELLI BELLO
On a beau se dire que tout bouge, que même les
conventions diplomatiques les plus établies finissent
par évoluer avec l’effet du temps, on reste
quelque peu pantois en lisant l’entretien que l’Ambassadeur
d’Angola en Côte d’Ivoire, Carlos Belli
Bello, a eu avec le quotidien « Notre Voie »
qui l’a publié le 23 Février 2006.
C’est un kaléidoscope détonnant de
fraternité, de courage, de dignité africaine.
Au terme de l’entretien, on se découvre un
surplus de raisons d’être fier de son africanité
mais plus important, on se convainc qu’il y a des
ressources insoupçonnées de patriotisme
qui gisent dans les âmes africaines et qui fondent
l’espoir que le continent ne sera pas ce long fleuve
de noir pessimisme qui coule inexorablement vers l’embouchure
du néant.
Carlos
Belli Bello
Demandez
à Carlos Belli Bello, qui porte bien son nom,
si Laurent Gbagbo a le sens de la parole donnée,
et il vous répondra « du tic au tac »
:
«
Après l’élection de Son excellence
Monsieur Laurent Gbagbo, le 22 octobre 2000, en tant que
conseiller du président Dos Santos pour les questions
africaines, j’ai adressé une correspondance
au président élu pour le féliciter
de sa victoire et lui souhaiter beaucoup de succès
dans ses nouvelles fonctions. Je l’ai prié
de mettre fin aux activités de la rébellion
angolaise en Côte d’Ivoire». Sans déclencher
une chasse aux sorcières, Laurent Gbagbo, on le
sait, a mis fin aux activités de l’UNITA
et Carlos Belli Bello le souligne à sa manière
: « Le président Gbagbo non seulement a parlé
mais a tenu parole. Cela a été quelque chose
d’important dans la mesure où les gens nous
avaient habitués au double langage ». Où
est le Boulanger, où est cet Hitler que dépeignent
complaisamment tous ces médias françafricains
en manque de surenchère caricaturale ?
C’est curieux : Carlos Belli Bello vient d’un
pays qui a été colonisé depuis le
XVème siècle par le Portugal ; il porte
un nom à consonance portugaise mais il n’en
a pas moins l’âme africaine chevillée
au corps. Il aime l’Angola, il aime l’Afrique.
Tenez : à ceux qui ont fait courir le bruit que
les troupes angolaises envoyées à la rescousse
du pouvoir ivoirien ont été taillés
en pièces, massacrés par les rebelles, l’Ambassadeur
répond : « si l’Angola avait envoyé
des troupes en Côte d’Ivoire, il n’y
aurait plus de rébellion dans ce pays. Tous ceux
qui parlent au nom des mouvements armés se seraient
très vite retrouvés réfugiés
dans les pays limitrophes. Notre armée est capable
de faire le ménage en moins de 24 h. Que ce soit
clair une fois pour toutes. L’armée angolaise,
fort de son expérience, est capable de faire le
ménage loin de ses frontières».
Il « déménage » comme pas possible,
Carlos Belli Bello. Jamais on a vu un Ambassadeur parler
comme ça. Ca redonnerait à la jeunesse africaine,
qui désespère des intellectuels et gouvernants
africains, des vocations ! Quand notre homme parle des
phénomènes de néo-domination, il
n’a pas son pareil ; « il va jusqu’au
bout du goût », comme disent les Ivoiriens
: «Votre système bancaire dépend entièrement
du trésor français. La masse d’argent
que génèrent le transport, les matières
premières est déposée dans les banques
françaises».
Le problème de Laurent Gbagbo, ne craint-il pas
de préciser, c’est qu’allant au-delà
des velléités de Henri Konan Bédié
de contrôler la filière café-cacao,
il s’est piqué de restituer à la Côte
d’Ivoire les fruits de son labeur. Alors là,
il a vu se dresser devant lui la puissance malfaisante
des prédateurs internationaux. En Angola aussi,
dit l’Ambassadeur, cette communauté internationale
voulait aussi, par le truchement de l’UNITA, donc
au prix d’un quasi génocide, accéder
au contrôle des richesses nationales mais les Angolais
ont su y faire face. Ils l’ont fait avec panache
en demandant aux Casques bleus, dont le jeu avait été
découvert, de quitter le pays pour laisser les
Angolais régler eux-mêmes leurs problèmes
et Carlos Belli Bello de souligner : «Nous avons
réglé nous-mêmes le conflit avec la
rébellion sans l’aide des Nations unies et
de la communauté internationale ». Il a foi
que les dirigeants ivoiriens, s’ils continuent de
jouer de courage et de pédagogie, réussiront
aussi : «Nous avons confiance dans le patriotisme
du peuple ivoirien et nous sommes convaincus qu’il
remportera la victoire. ».
Si dans certains cercles, on considère Charles
Konan Banny comme un pion de la Françafrique, Carlos
Belli Bello semble vouloir lui accorder le bénéfice
du doute. Le gratifiant non sans ironie du label de «
patriote », il préconise de le juger sur
pièces. Mais il ne fait pas de cadeau à
tous ceux qui se sont déclarés du complot
pour entraver les Ivoiriens et partant, blesser à
travers eux la dignité des Africains. Tenez, sa
position est claire par rapport aux manifestations des
16, 17, 18 et 19 janvier, suite à la fameuse décision
du GTI : «la grande victoire des manifestations
des 16, 17, 18 et 19 janvier, c’est qu’elles
ont obligé la communauté internationale
à clarifier sa position sanctionnée par
la déclaration du président Olusegun Obasanjo,
président de l’Union africaine, le 18 janvier
». Et pour lui, la visite du président nigérian
qui a suivi ces évènements a permis d’avoir
une position claire sur le sujet, et il fait état
des points 1, 2 et 3 dudit communiqué : “Le
Groupe de travail international n’a pas de pouvoir
pour dissoudre l’Assemblée nationale. Le
Groupe de travail international n’a pas dissous
l’Assemblée nationale à l’issue
de sa réunion du 15 janvier 2006. Il invite le
président de la république et le Premier
ministre à poursuivre les consultations en vue
de parvenir à une solution politique dans les jours
à venir”.
Cette solidarité, dont le peuple ivoirien a tant
besoin, il la lui garantit sans partage : « Si j’étais
un jeune Ivoirien, je serais descendu dans la rue pour
protester contre la décision du GTI inacceptable
et qui offense la dignité nationale ivoirienne.
Moi également, je me sens insulté. Ce sont
les jeunes, les femmes et la société civile
qui ont défendu les institutions de la Côte
d’Ivoire». Qui dit mieux ?
Pour Carlos Belli Bello, la politique des sanctions des
Nations Unies dans cette affaire manque de base éthique
: «Il y a deux poids deux mesures dans la décision
des Nations unies. L’acharnement contre les jeunes
patriotes démontre l’incapacité des
Nations unies à régler les vrais problèmes
de la Côte d’Ivoire ».
A rythme-là, fait-il remarquer mi-figue mi raison,
le temps n’est pas loin où lui-même
pourrait être sanctionné pour avoir dit ses
vérités. Mais comment pourrait-il, lui,
continuer à se regarder dans un miroir s’il
se tait lorsque «Ceux qui défendent les mains
nues la république sont punis tandis que ceux qui
tuent sont ignorés » ?
Si c’est la nature injuste des relations internationales
qui le veulent, qui font qu’on ne sanctionne pas
les membres permanents du Conseil de Sécurité
comme les USA qui mènent une guerre injuste en
Irak, passe encore, mais il n’a pas de mots pour
dénoncer la félonie du frère Annan
: «Je regrette qu’un africain originaire du
Ghana, pays phare dans la lutte pour l’émancipation
du peuple noir, ait perdu toute sa dignité et joue
volontiers contre les intérêts de l’Afrique
». L’Ambassadeur, sur la question, a tout
dit, c’est sans appel.
Quant à l’exécutant Pierre Schori,
il regrette que cet homme, qui a tant lutté dans
les années 60 pour l’émancipation
de l’Afrique, ait ainsi changé comme la nourriture
tourne au contact de mains extérieures. Pierre
Schori n’était pas comme ça, nous
apprend-il ; s’il n’a pas crapahuté,
« barbouzé » dans le bon vieux temps
avec lui, ils ont ensemble battu le macadam à Stockholm
pour protester contre la politique américaine au
Vietnam mais grand Dieu, comme l’homme a changé.
Carlos Belli Bello, grand philosophe, conclut cependant
: « Chacun de nous a sa conscience, et nous serons
jugés par l’histoire».
Pour ce qui le concerne en tout cas, le tribunal de l’histoire
ne l’inquiète pas : «Je suis tranquille
et fier ici de représenter l’Angola et d’accomplir
mon devoir de militant de la révolution africaine
et de diplomate ».
Mais quelle mouche a donc piqué Carlos Belli Bello,
à un moment où il ne fait pas bon de prendre
de telles positions (demandez à Me Hermann Yaméogo
!), à un moment où rien n’est encore
joué, où la ligue jurée de la communauté
internationale montre plus que jamais, grâce aux
« collabo » africains, sa hargne à
réduire la résistance ivoirienne pour qu’il
s’expose ainsi allant jusqu’à prêter
ce serment de fidélité sans partage pour
la défense de l’indépendance de la
Côte d’Ivoire : « Je répondrai
toujours présent jusqu’à mon ultime
souffle à l’appel du peuple frère
de Côte d’Ivoire » ? C’est tout
simplement poignant.
Ne craint-il pas, rendu à ce stade, que ses déclarations
lui attirent les foudres de quelque capitale occidentale
ou même que sa hiérarchie lui remonte les
bretelles ? Ne craint-il pas en particulier les réactions
de l’opposition ivoirienne ? Sans fioritures, il
affirme que «L’Angola soutient sans ambages,
la légitimité qui est incarnée par
le président élu au suffrage universel ainsi
que les élus du peuple» Que cette prise de
position puisse énerver, il s’en bat proprement
l’œil ! L’homme sait de quoi il parle.
Alors qu’on s’approche de la fin de cet entretien,
on a envie de dire à l’africaine «
merci » à l’Ambassadeur d’Angola,
merci à lui de se constituer en défenseur
de l’Afrique, de porter témoignage par son
courage, que la « trahison des clercs » n’aura
pas raison de la dignité des Africains, que la
collusion des dirigeants africains avec la Françafrique,
la communauté internationale, ne domptera pas la
détermination la fierté des Africains. Merci
de nous rassurer qu’entre l’Angola et l’Afrique
du Sud, pays africains phares de la lutte pour la liberté,
les complots et les manigances pour les antagoniser n’auront
aucune prise car ce serait comme s’aventurer à
mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce.
Mais enfin et surtout, chapeau bas pour cet entretien
fondateur qui va servir, au-delà de la Côte
d’Ivoire, la cause de la lutte africaine en aidant
à désarmer ici et là, les compromissions,
les lâchetés.