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San Finna N°352 du 27 Février au 05 Mars 2006
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"
 

LA QUERELLE DU REPORT DES MUNICIPALES
CE N’EST NI LE PREMIER NI LE DERNIER PASSAGE EN FORCE DU POUVOIR, SAUF SI…

Le débat autour du report des élections continue de battre son plein mais cela en vaut-il vraiment la peine quand on connaît les pratiques gouvernementales depuis l’avènement de la IVème République ? Tout indique que peu ou prou, il y aura encore un passage en force. A cela, il y a plusieurs raisons.

Depuis l’adoption de la Constitution de 1991 jusqu’à nos jours, le pouvoir a toujours utilisé les institutions et les lois quand ça l’ arrangeait et passé outre quand ça le dérangeait. Les quelques concessions démocratiques qui ont permis d’enclencher des réformes ont toujours été obtenues sous la pression populaire à l’occasion de crises, et à chaque fois, le calme revenu, le pouvoir a repris de la main gauche ce qu’il avait donné de la main droite. Il n’y a donc pas de raison que, face à l’agitation qu’on constate par rapport au report des municipales, il procède autrement ce d’autant qu’il n’y a pas grand-chose en face, jusqu’à preuve du contraire, pour le dissuader de procéder comme d’habitude.

L’opposition n’a pas encore réussi à transcender ses querelles intestines et de préséance ni à se construire une vision partagée de l’avenir démocratique du pays. Sa condition s’est aggravée depuis son comportement durant la présidentielle et elle est aujourd’hui (comme Proust à la recherche du temps perdu) à la recherche de son âme égarée. A cet égard, alors qu’elle tente de faire entendre ses contestations par rapport aux modalités du report des municipales, le pouvoir aura beau jeu, du haut de sa superbe, de lui faire observer que « qui peut le plus peut le moins », c’est-à-dire que si elle a pu aller à la présidentielle malgré les empêchement considérés à l’époque par elle comme insurmontables, ce n’est pas à cause d’une petite histoire de démembrements non renouvelés qu’elle fera maintenant la forte tête, voire les municipales « buissonnières ». Non, il n’y a pas de raison que le pouvoir ne profite pas de son avantage encore et surtout que l’extérieur trouve qu’il est plutôt bon élève, non seulement en matière de gouvernance économique ( !) mais aussi de gouvernance politique ! Pour ces partenaires (dont les USA ne sont pas actuellement les moins enthousiastes) tant que les affaires roulent, qu’on ne s’étripe pas au Faso, tant qu’il n’y a pas de colonnes de réfugiés qui menacent de franchir mers et océans pour aller pantoufler ailleurs et se faire « RMIser » comme en France, tout baigne et c’est bien le cas au Faso, disent-ils alors. Les élections municipales vont se tenir nonobstant les critiques ce d’autant que c’est en forgeant qu’on devient forgeron, n’est-ce pas ?

Le pouvoir sait tout cela ; il sait aussi que nous vivons une période très instable où la force du droit n’est plus ce qu’elle était face à l’agression de la démocratie par les puissances politiques et d’argent. Il ne manquera donc pas, grâce aux diligences de ses juristes « maison », d’arguments pour habiller ses prétentions de la robe de la légalité. En a-t-il seulement manqué au moment de l’élection présidentielle pour fonder le droit du Président de passer outre l’interdiction de l’article 37 et d’étendre derechef à la matière politique, le principe de la non rétroactivité formulé par le code civil pour la matière pénale ? En a-t-il manqué pour faire tenir, vaille que vaille, la présidentielle de 2005 quand tout démontrait que le fichier informatisé était catastrophique, impropre à garantir la protection du suffrage populaire ?

Aujourd’hui, sûr de son fait, le pouvoir a battu le rappel de ses escouades de juristes nationaux et internationaux qui ont ressorti de leurs besaces à malices, le prétexte des lois de validations législatives pour imposer le diktat de la reconduction en foulant au pied les principes de la hiérarchie des normes juridiques, de la séparation des pouvoirs, de l’autorité de la chose jugée…. Eh oui, en puisant ici et là dans la doctrine et la jurisprudence comparées, ces juristes ont permis au pouvoir d’affirmer que «Errare humanum est" (NDLR : l’erreur est humaine) et que «Perseverare diabolicum » (NDLR : persévérer est diabolique). Voilà pourquoi il a beau jeu de dire que s’étant trompé avec la CENI pour n’avoir pas renouvelé les démembrements, mais ayant tous deux battu leur coulpe, il faut leur savoir gré pour cette marque d’ humilité et de contrition et permettre de réparer l’erreur. Comment ? En convoquant l’Assemblée nationale pour valider a posteriori la reconduction illégale des démembrements et partant, homologuer dans les mêmes termes, tous les actes qu’ils ont pu accomplir en amont.

Le débat est vif, amenant les contradicteurs à s’affronter avec des armes juridiques. Sur ce plan, encore une fois, ils trouveront dans cette « auberge espagnole » qu’est la jurisprudence, des arguments pour soutenir que la validation peut intervenir rétroactivement ou pour soutenir le contraire. Le grand tout cependant dans ce débat, c’est de faire ressortir quelle est la tendance lourde qui se dégage par rapport à la gestion du contentieux des validations. Le Conseil constitutionnel burkinabé n’ayant pas pu encore constituer une quelconque jurisprudence constante, le vivier sera la jurisprudence étrangère notamment française et européenne.

Le pouvoir invoquera donc le Conseil constitutionnel français pour soutenir, arrêts à l’appui, qu’il arrive des cas (préservation de l’ordre public, bon fonctionnement des institutions, coût financier, intérêt général…) où une loi de validation rétroagit. Mais il ne peut pas de façon absolue ébranler les principes essentiels de cantonnement des validations législatives contenues dans la formule définitive suivante : "Il n'appartient ni au législateur, ni au Gouvernement de censurer les décisions des juridictions, d'adresser à celles-ci des injonctions et de se substituer à elles dans le jugement des litiges relevant de leur compétence". Plus encore, il faut savoir que les institutions françaises que sont le Conseil constitutionnel, le Conseil d’Etat, la Cour de Cassation fonctionnent sous l’influence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Il se trouve que cette dernière, notamment dans son arrêt du 28 Octobre 1999 (REQ. 24846/94) estime qu’ « il ne suffit pas que le législateur invoque à l’appui de son intervention des motifs d’intérêt général ; il faut que ceux-ci présentent un caractère impérieux ». A cet égard, la Cour a même jugé que le seul risque financier ne suffisait pas à faire déclarer conformes à la Constitution des dispositions législatives litigieuses. Pour la jurisprudence de la CEDH, ce qui importe dans le contentieux de la validation, c’est de combattre les intentions intéressées et de toujours chercher une proportionnalité satisfaisante entre l’intérêt général et l’atteinte au droit. C’est sur ces indications que fonctionnent actuellement, malgré les récriminations des Exécutifs, les cours constitutionnelles des pays européens. De cela, le pouvoir burkinabé n’ aura cependant cure.

Pourtant, ce dont il est question ici, c’est de décentraliser la démocratie et de le faire de façon que le suffrage populaire soit protégé. Les conditions pour cela ne sont pas réunies car dans sa composition, la CENI traîne des déséquilibres inadmissibles. La répartition tripartite, égalitaire sur laquelle elle est censée fonctionner au niveau central n’existe plus en raison des coups d’Etat intervenus dans les partis, des démissions, de l’émigration de certains partis de l’opposition vers la majorité. Ce n’est pas tout : il y a aussi que depuis les dernières élections présidentielles, des représentants d’organisations politiques ou sociales dans les démembrements sont morts ou ont démissionné pour une raison ou pour une autre notamment pour être candidats aux élections municipales. Cela déséquilibre encore plus la représentation égalitaire.

Les conditions ne sont pas également réunies pour une protection du suffrage parce que l’informatisation du fichier a révélé des vices irréfragables et que peut-être une nouvelle composition des démembrements de la CENI aurait mieux disposé à leurs corrections. Et ces déséquilibres nuisent la plupart du temps beaucoup plus à l’opposition qu’à la majorité. Ne serait-ce qu’en raison de ces considérations, il aurait fallu permettre un renouvellement des démembrements pour se conformer à la loi et pour permettre que la CENI soit en mesure de remplir correctement ses missions. Le Conseil constitutionnel, confronté à un arbitrage sur l’intérêt général, peut valablement, contester la validation parlementaire qui au demeurant porte atteinte à des valeurs constitutionnelles contenues dans la loi fondamentale notamment dans les articles 1 (qui consacre le principe d’égalité des droits et devoirs des Burkinabé), 4 (qui garantit le droit à l’égale protection de la loi), 13 (qui fait des partis politiques des instruments constitutionnels bénéficiant des mêmes droits et devoirs).

Mais on a tout vu au Faso ; on en a même vu qui ré-ingurgite le lendemain ce qu’ils ont vomi la veille ! La majorité parlementaire suivra le gouvernement, sinon elle risquerait de passer pour réfractaire et à un an des élections législatives, cela pourrait coûter cher ! Le Conseil constitutionnel, pour réelle que soit la volonté de certains de ses membres d’afficher plus d’indépendance, a toutes les chances de déclarer la nouvelle loi conforme à la Constitution. Le ton du reste en est donné avec la thèse gouvernementale qui présente à n’en plus finir, cette validation comme étant une volonté d’utiliser un « tuyau » du Conseil constitutionnel qui, dans sa décision, aurait comme fait un clin d’œil à l’Assemblée nationale pour qu’elle reconduise les démembrements. Mais la représentation nationale peut-elle le faire avec effet rétroactif ? C’est ça la question qui ne semble pas préoccuper outre mesure puisque la décision est prise.

La chose se jouera par conséquent comme sur du papier à musique, sauf si, par extraordinaire, l’opposition utile dans son entièreté, se donnait des tripes comme la chèvre de Monsieur Seguin et décidait de faire courageusement front, non pas par des gesticulations médiatiques et de salon mais par une résolution active et totale à obtenir gain de cause. Elle pourrait même aller jusqu’à faire démissionner ses représentants dans les démembrements de la CENI, entreprendre marches, pétitions pour rappeler les partenaires techniques et financiers à leur engagement sur la transparence et la justice électorale, entrer en résistance contre l’oppression ainsi que la Constitution lui en donne le droit. Il faut se rappeler encore une fois que ce pouvoir n’a jamais cédé que sous la pression populaire et la détermination de l’opposition à faire face, quoi qu’il lui en coûte. Une fois le courage restauré, les actions communes à mener arrêtées, le pouvoir sera d’autant moins arrogant qu’il aura eu la mesure de l’adhésion populaire à cette résistance. Mais l’opposition a-t-elle suffisamment touché le fond pour avoir ce courage et les perceptions utiles afin de s’engager dans cette lutte réhabilitante pour la démocratie mais aussi pour elle ? C’est là toute la question, la question de la lutte politique globale et intégrale pour ramener l’institutionnalisation de notre démocratie sur le lit du consensus et du dialogue démocratique que le pouvoir a fait voler en éclats par son unilatéralisme « démocratique » !


Donald Tondé





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