LA
REVOLTE PERSISTANTE DE L’ARMEE
QUI CONSEILLE A TOUS LA REFONDATION
DE LA GOUVERNANCE NATIONALE
Rien
ne serait plus dommageable au pays que de voir le pouvoir
continuer à louvoyer avec la colère en
forme d’ultimatum que lui a lancé l’armée.
Vouloir faire croire, comme s’y appliquent déjà
bon nombre de ses commensaux, qu’il n’y
a rien au village et que la gueulante soutenue des militaires
n’est qu’ un simple dépit amoureux,
méconnaîtrait dangereusement les véritables
déterminants de cette sédition qui enhardissent
autant les soldats dans leur combat.
C’est vrai que les tenants du pouvoir et leurs
soutiens pourraient penser qu’il serait contre
performant de faire un raffut autour de cette crise
car le régime y perdrait beaucoup en termes d’images.
Mais tout de même ! Les manipulations, les efforts
de banalisation ici ne sont plus de mise surtout que
l’entregent diplomatique et médiatique
comme les motivations financières risquent en
la circonstance de ne plus pouvoir opérer avec
la même efficacité pour tuer la crise.
En effet, avec les dénis de justice répétitifs
dans les dossiers sensibles, la recrudescence des exécutions
extrajudiciaires et même des assassinats commis
par des forces de l’ordre sans suites judiciaires,
avec les faits multiples de mal gouvernance relevés
même par des représentants d’institutions
crédibles et la détérioration des
équilibres démocratiques, le voile s’est
levé sur la véritable nature de la gestion
du pays. Des partenaires comme l’Union Européenne,
la France et les USA (par la voix de leurs missions
diplomatiques) en viennent même à rompre
l’ «omerta» pour évoquer par
exemple les dérèglements que causent à
la gouvernance nationale, l’impunité, la
corruption, l’insécurité et la pauvreté.
On peut dire que les choses sont aujourd’hui encore
plus compliquées avec cette sédition de
l’armée qui se cancérise dans le
pays, comme en attestent les répliques à
Gounghin le 29 décembre dernier, à Kaya
le 30, à Bobo-Dioulasso le 31, de nouveau à
Bobo-Dioulasso le 03 janvier 2007 au Secteur 21 et comme
le montrent aussi ces velléités à
Dédougou, Gaoua... Il y a véritablement
ici un mythe qui s’écroule : celui du pays
enclavé, sans ressources naturelles conséquentes,
qui a réussi (grâce au courage, à
l’esprit d’entreprise, aux audaces de ses
hommes) à devenir une puissance militaire régionale
voire continentale et à se rendre incontournable
dans la gestion des crises africaines. Comment en effet
continuer à faire pleuvoir aides, soutiens, appuis
diplomatiques…, à développer des
programmes militaires avec un pays qui fait la démonstration
que la discipline a fait long feu dans son armée,
que la chaîne de commandement est rompue, que
du jour au lendemain tout peut basculer ?
Il faut le dire encore : le charme est rompu. Des pays
comme les USA doivent être taraudés par
des questions de fond. Ils ont, après avoir voué
aux flammes de l’enfer le régime Compaoré
pour causes d’atteintes aux libertés publiques
et démocratiques et d’ingérences,
changé de fusil d’épaule pour engager
une coopération multiforme, jugeant que dans
le pays, des progrès avaient été
réalisés et que tout compte fait, on y
vivait bien mieux qu’ailleurs sur le continent.
L’ont-ils fait, comme beaucoup le soupçonnent,
par calcul pour se constituer une base d’appui
à la politique d’ogémisation en
Afrique de l’Ouest, pour tenter de convertir la
capacité de nuisance du pouvoir en force de stabilisation
de la sous région et même de lutte contre
le terrorisme international ? On ne saurait en jurer
mais ce qui est certain, c’est qu’ils doivent
quelque peu revenir de leur méprise.
On ne peut que comprendre alors les craintes voir même
les colères de certains des soutiens les plus
fidèles du pouvoir qui estiment qu’en se
comportant comme ils l’ont fait, les militaires
ont planté un coup de couteau dans le dos de
leur pays, qu’ils ont gravement nui à son
image de marque, que plus encore ils ont tué
la poule aux œufs d’or. Ils ont raison car
à partir des 19, 20 et 21 décembre 2006,
plus rien décidément ne sera comme avant.
Cependant, la sagesse commande définitivement
d’arrêter la fuite en avant. Comme le Fama
Samory Touré, à qui on a fait prendre
conscience que la course éperdue n’était
plus de mise (Borry Bana !), il faut que le pouvoir
comprenne qu’il est temps de descendre de son
petit nuage, de cesser de farder les situations. Il
n’a pas en face de lui des civils en protestation
sociale ou politique qu’il peut laisser hurler,
marcher, débecter toutes les insanités
possibles parce qu’il sait qu’il peut les
démobiliser en achetant nombre d’entre
eux. Il a en face de lui ceux qui l’ont fait roi
et qui détiennent le monopole de la contrainte
armée, qui savent qu’ils ont par leurs
saillies, attrapé comme on dit la queue du lion,
et qu’il leur en cuira, connaissant leur «
homme », de la relâcher inconsidérément.
Plus encore, le pouvoir doit rompre avec l’illusionnisme,
arrêter de se monter le bourrichon, parce qu’il
sait quant au fond que, loin d’être un épiphénomène,
un coup de sang que l’on peut calmer à
fortes doses de milliards (comme cela a été
fait lors de la sédition de 1999 étouffée
dans l’œuf), cette révolte militaire
s’alimente de la captation de l’Etat par
les gouvernants, de sa gestion prébendaire antidémocratique
comme en attestent les privatisations anarchiques jusqu’à
celles d’unités viables et vitales pour
la nation comme l’ONATEL. Cette colère
se nourrit également, nous le savons tous, de
toutes ces aventures à l’extérieur
qui ont tant coûté en vies humaines, en
mésintelligence avec les pays voisins, en chute
de nos valeurs éthiques et sociales. Elle s’origine
par ailleurs de la mercenarisation de l’Etat,
de la patrimonialisation de l’armée et
du sentiment qui s’y renforce qu’elle pourrait
avoir à répondre devant l’histoire
de ses passivités.
Le « trop c’est trop » de l’armée,
il faut le dire, est une houle que l’on pressentait,
que beaucoup évoquaient voire même espéraient
afin de reprendre en écho celui des civils quelque
peu en rade mais en l’énergisant par la
force de dissuasion ultime. Il s’agit donc d’une
chose encore plus sérieuse car elle ne se fonde
pas uniquement, on s’en est vite aperçu,
sur le meurtre d’un militaire par un policier
ni sur des revendications purement catégorielles
au sujet d’indemnités non versées,
de couverture sanitaire, de plaintes de familles qui
ne voient toujours pas revenir leurs maris, enfants,
frères… envoyés dans des missions
officielles ou officieuses et qu’on a choisi d’inscrire
au nombre des déserteurs…
Que la protestation soit sous-tendue par des considérations
plus globales, plus nationales et populaires, ils ne
sont pas nombreux à le contester. Selon l’éditorial
de L’Indépendant n° 695 du 02 janvier
2007, ne dit pas autre chose qui relève que ces
manifestations « rejoignent celles des organisations
syndicales voire même celles de l’ensemble
du peuple burkinabé en butte constante à
la vie chère, à la question de l’impunité
et à celle du pillage des richesses nationales
par un clan que les jeunes militaires ont bien identifié
». C’est un véritable coup de semonce
d’autant plus grave qu’hormis quelques éléments
du sérail, des partis ou associations de service,
il est loin d’avoir été désavoué
par les Burkinabé dans leur majorité.
Tout au contraire.
En conclusion, la sagesse, pour accepter des changements
même douloureux, ne s’impose pas seulement
au pouvoir. Elle s’impose aussi à tous
ceux, autorités coutumières, confessions
religieuses, opérateurs économiques, intellectuels,
partis politiques, syndicats, mouvements de droits de
l’homme… qui ont peu ou prou, par cupidité,
égoïsme, peur, découragement, accepté
de jouer le jeu et de s’insérer dans la
dynamique de consolidation du pouvoir à vie de
Blaise Compaoré. Aux partenaires techniques et
financiers d’en prendre conscience à leur
tour et de s’inscrire dans la seule alternative
qui nous reste : la rupture courageuse et fondatrice
avec cette gouvernance nationale autiste et suffisante.
A Blaise Compaoré enfin et surtout de comprendre
qu’il est devenu le problème burkinabé
et qu’il doit, dans l’intérêt
national, se résoudre à des remises en
cause profondes au lieu de ne chercher qu’à
s’ enkyster vaille que vaille au pouvoir.
La Rédaction