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San Finna N°395 du 08 au 14 Janvier 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"

  

Au courant de la plume

LA REVOLTE PERSISTANTE DE L’ARMEE
QUI CONSEILLE A TOUS LA REFONDATION
DE LA GOUVERNANCE NATIONALE

Rien ne serait plus dommageable au pays que de voir le pouvoir continuer à louvoyer avec la colère en forme d’ultimatum que lui a lancé l’armée. Vouloir faire croire, comme s’y appliquent déjà bon nombre de ses commensaux, qu’il n’y a rien au village et que la gueulante soutenue des militaires n’est qu’ un simple dépit amoureux, méconnaîtrait dangereusement les véritables déterminants de cette sédition qui enhardissent autant les soldats dans leur combat.

C’est vrai que les tenants du pouvoir et leurs soutiens pourraient penser qu’il serait contre performant de faire un raffut autour de cette crise car le régime y perdrait beaucoup en termes d’images. Mais tout de même ! Les manipulations, les efforts de banalisation ici ne sont plus de mise surtout que l’entregent diplomatique et médiatique comme les motivations financières risquent en la circonstance de ne plus pouvoir opérer avec la même efficacité pour tuer la crise.

En effet, avec les dénis de justice répétitifs dans les dossiers sensibles, la recrudescence des exécutions extrajudiciaires et même des assassinats commis par des forces de l’ordre sans suites judiciaires, avec les faits multiples de mal gouvernance relevés même par des représentants d’institutions crédibles et la détérioration des équilibres démocratiques, le voile s’est levé sur la véritable nature de la gestion du pays. Des partenaires comme l’Union Européenne, la France et les USA (par la voix de leurs missions diplomatiques) en viennent même à rompre l’ «omerta» pour évoquer par exemple les dérèglements que causent à la gouvernance nationale, l’impunité, la corruption, l’insécurité et la pauvreté.

On peut dire que les choses sont aujourd’hui encore plus compliquées avec cette sédition de l’armée qui se cancérise dans le pays, comme en attestent les répliques à Gounghin le 29 décembre dernier, à Kaya le 30, à Bobo-Dioulasso le 31, de nouveau à Bobo-Dioulasso le 03 janvier 2007 au Secteur 21 et comme le montrent aussi ces velléités à Dédougou, Gaoua... Il y a véritablement ici un mythe qui s’écroule : celui du pays enclavé, sans ressources naturelles conséquentes, qui a réussi (grâce au courage, à l’esprit d’entreprise, aux audaces de ses hommes) à devenir une puissance militaire régionale voire continentale et à se rendre incontournable dans la gestion des crises africaines. Comment en effet continuer à faire pleuvoir aides, soutiens, appuis diplomatiques…, à développer des programmes militaires avec un pays qui fait la démonstration que la discipline a fait long feu dans son armée, que la chaîne de commandement est rompue, que du jour au lendemain tout peut basculer ?

Il faut le dire encore : le charme est rompu. Des pays comme les USA doivent être taraudés par des questions de fond. Ils ont, après avoir voué aux flammes de l’enfer le régime Compaoré pour causes d’atteintes aux libertés publiques et démocratiques et d’ingérences, changé de fusil d’épaule pour engager une coopération multiforme, jugeant que dans le pays, des progrès avaient été réalisés et que tout compte fait, on y vivait bien mieux qu’ailleurs sur le continent. L’ont-ils fait, comme beaucoup le soupçonnent, par calcul pour se constituer une base d’appui à la politique d’ogémisation en Afrique de l’Ouest, pour tenter de convertir la capacité de nuisance du pouvoir en force de stabilisation de la sous région et même de lutte contre le terrorisme international ? On ne saurait en jurer mais ce qui est certain, c’est qu’ils doivent quelque peu revenir de leur méprise.

On ne peut que comprendre alors les craintes voir même les colères de certains des soutiens les plus fidèles du pouvoir qui estiment qu’en se comportant comme ils l’ont fait, les militaires ont planté un coup de couteau dans le dos de leur pays, qu’ils ont gravement nui à son image de marque, que plus encore ils ont tué la poule aux œufs d’or. Ils ont raison car à partir des 19, 20 et 21 décembre 2006, plus rien décidément ne sera comme avant.

Cependant, la sagesse commande définitivement d’arrêter la fuite en avant. Comme le Fama Samory Touré, à qui on a fait prendre conscience que la course éperdue n’était plus de mise (Borry Bana !), il faut que le pouvoir comprenne qu’il est temps de descendre de son petit nuage, de cesser de farder les situations. Il n’a pas en face de lui des civils en protestation sociale ou politique qu’il peut laisser hurler, marcher, débecter toutes les insanités possibles parce qu’il sait qu’il peut les démobiliser en achetant nombre d’entre eux. Il a en face de lui ceux qui l’ont fait roi et qui détiennent le monopole de la contrainte armée, qui savent qu’ils ont par leurs saillies, attrapé comme on dit la queue du lion, et qu’il leur en cuira, connaissant leur « homme », de la relâcher inconsidérément.

Plus encore, le pouvoir doit rompre avec l’illusionnisme, arrêter de se monter le bourrichon, parce qu’il sait quant au fond que, loin d’être un épiphénomène, un coup de sang que l’on peut calmer à fortes doses de milliards (comme cela a été fait lors de la sédition de 1999 étouffée dans l’œuf), cette révolte militaire s’alimente de la captation de l’Etat par les gouvernants, de sa gestion prébendaire antidémocratique comme en attestent les privatisations anarchiques jusqu’à celles d’unités viables et vitales pour la nation comme l’ONATEL. Cette colère se nourrit également, nous le savons tous, de toutes ces aventures à l’extérieur qui ont tant coûté en vies humaines, en mésintelligence avec les pays voisins, en chute de nos valeurs éthiques et sociales. Elle s’origine par ailleurs de la mercenarisation de l’Etat, de la patrimonialisation de l’armée et du sentiment qui s’y renforce qu’elle pourrait avoir à répondre devant l’histoire de ses passivités.

Le « trop c’est trop » de l’armée, il faut le dire, est une houle que l’on pressentait, que beaucoup évoquaient voire même espéraient afin de reprendre en écho celui des civils quelque peu en rade mais en l’énergisant par la force de dissuasion ultime. Il s’agit donc d’une chose encore plus sérieuse car elle ne se fonde pas uniquement, on s’en est vite aperçu, sur le meurtre d’un militaire par un policier ni sur des revendications purement catégorielles au sujet d’indemnités non versées, de couverture sanitaire, de plaintes de familles qui ne voient toujours pas revenir leurs maris, enfants, frères… envoyés dans des missions officielles ou officieuses et qu’on a choisi d’inscrire au nombre des déserteurs…
Que la protestation soit sous-tendue par des considérations plus globales, plus nationales et populaires, ils ne sont pas nombreux à le contester. Selon l’éditorial de L’Indépendant n° 695 du 02 janvier 2007, ne dit pas autre chose qui relève que ces manifestations « rejoignent celles des organisations syndicales voire même celles de l’ensemble du peuple burkinabé en butte constante à la vie chère, à la question de l’impunité et à celle du pillage des richesses nationales par un clan que les jeunes militaires ont bien identifié ». C’est un véritable coup de semonce d’autant plus grave qu’hormis quelques éléments du sérail, des partis ou associations de service, il est loin d’avoir été désavoué par les Burkinabé dans leur majorité. Tout au contraire.

En conclusion, la sagesse, pour accepter des changements même douloureux, ne s’impose pas seulement au pouvoir. Elle s’impose aussi à tous ceux, autorités coutumières, confessions religieuses, opérateurs économiques, intellectuels, partis politiques, syndicats, mouvements de droits de l’homme… qui ont peu ou prou, par cupidité, égoïsme, peur, découragement, accepté de jouer le jeu et de s’insérer dans la dynamique de consolidation du pouvoir à vie de Blaise Compaoré. Aux partenaires techniques et financiers d’en prendre conscience à leur tour et de s’inscrire dans la seule alternative qui nous reste : la rupture courageuse et fondatrice avec cette gouvernance nationale autiste et suffisante. A Blaise Compaoré enfin et surtout de comprendre qu’il est devenu le problème burkinabé et qu’il doit, dans l’intérêt national, se résoudre à des remises en cause profondes au lieu de ne chercher qu’à s’ enkyster vaille que vaille au pouvoir.


La Rédaction





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