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San Finna N°396 du 15 au 21 Janvier 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"

  

Au courant de la plume

DISPARUS DU « BEACH »
REMISE EN SELLE DU DOSSIER
AU GRAND DAM DE SASSOU N’GUESSO ET DE L’AUTORITE DE LA CHOSE JUGEE

Il est un principe de droit fondamental qui dit que lorsqu’une affaire est jugée et que tous les recours la concernant sont épuisés, c’est terminé, elle devient exécutoire et ne peut plus être remise en cause. C’est ce principe dit de l’ autorité de la chose jugée que le pouvoir congolais, à cor et à cri, évoque aujourd’hui en soutenant que le dossier des 350 Disparus du « Beach » de 1999 ayant déjà été jugée dans des conditions équitables par les juridictions nationales congolaises, la décision de la Cour de Cassation de Paris qui vient de tomber (déclarant la justice française «compétente pour poursuivre et réprimer les auteurs de crimes de tortures commis ») fait fi d’un principe de droit essentiel et bien plus, foule au pied la souveraineté d’un pays étranger. Les Congolais vont même (comme les Rwandais) jusqu’à menacer la France de détérioration des relations entre les deux pays, ainsi que cela ressort des termes suivants d’une dépêche de l’AFP : "L'immixtion de la justice française dans le règlement judiciaire de crimes et délits reprochés a des Congolais au Congo est une atteinte grave a la souveraineté de notre pays. Elle est susceptible d'entraîner, si elle ne prend pas fin tout de suite, une détérioration grave des rapports de coopération entre la France et le Congo".

Mais que les autorités congolaises causent toujours ! Si en Afrique, la justice est généralement retenue par les présidents en place, en France, le principe n’est pas valable en tout temps et en tout lieu. Le président Jacques Chirac aurait-il les meilleures relations avec Denis Sassou N’Guesso qu’il pourrait difficilement lui subordonner la justice française et il faut s’étonner des propos de l'ambassadeur de France au Congo, Nicolas Normand, répercutés par l’AFP, s’ils n’ont pas été mal retranscrits : "Dans les circonstances actuelles, rien ne devrait affecter les relations entre la France et le Congo. Nous souhaitons d'ailleurs les renforcer. Les décisions de la justice française n'engagent pas le gouvernement français". S’il a voulu signifier l’attachement du gouvernement français à maintenir et même à renforcer ses relations avec le gouvernement congolais tout en soulignant qu’en France, la justice française est indépendante de l’Exécutif qui ne saurait lui donner des injonctions, il est dans le vrai mais s’il a voulu dire que les autorités congolaises n’ont pas de souci à se faire parce que l’Exécutif français n’obéit pas aux décisions de justice, alors là il s’est fourvoyé.

En tout état de cause, les gouvernants du Congo Brazzaville gagneraient à tempérer leurs ardeurs car il n’est pas sûr qu’ils aient les mêmes motivations, les mêmes libertés que les dirigeants rwandais pour rompre les relations diplomatiques avec la France. Ensuite, il n’est pas certain que leur agitation puisse changer quoi que ce soit dans la situation, surtout que des changements profonds se profilent à l’horizon dans la gouvernance de France et qu’il pourrait en résulter bien des bouleversements dans les relations qui ont fondé la Françafrique et qui autorisaient jusqu’ici des coups de gueule ou des exigences de retours d’ascenseur de la part de bien de dirigeants africains signataires du contrat françafricain.

Et puis, dira-t-on, si Denis Sassou N’Guesso et ses hommes n’ont rien à se reprocher, qu’ils laissent couler ; quels que soient le nombre et la nature des procès à venir, ils ne pourraient en principe que confirmer la sage décision du juge congolais.

Mais il faut relever que les gouvernants du Congo Brazzaville oublient aussi et surtout, que les faits en question se rattachent à la convention de New York de 1984 contre la torture que la France a ratifiée et qui lui donne par conséquent compétence pour poursuivre et juger lorsque se trouve sur son sol toute personne française ou étrangère qui se serait rendue coupable de crimes tels que définis par ce texte. Ils oublient ou feignent d’oublier qu’il existe des crimes qui, parce qu’ils sont des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre, de torture.., sont considérés comme imprescriptibles et par conséquent non concernés par l’autorité de la chose jugée.

L’enquête, commencée en France on s’en souvient, et qui avait abouti à la mise en examen d’un haut fonctionnaire congolais Jean-François N’Dengué et au lancement d’un mandat d’arrêt international contre Norbert Dabira, Inspecteur général des armées, avait été contrariée par le gouvernement et par la justice française. Le premier avait invoqué et fait jouer l’immunité diplomatique de Jean-François N’Dengué tandis que la Chambre d’instruction de la Cour d’Appel estimant que le réquisitoire introductif était nul, avait purement et simplement annulé l’enquête. Les victimes, leurs avocats et les partisans de la lutte contre l’impunité des chefs d’Etat y voyaient là un sérieux revers qui conforterait bien de dictateurs de par le monde.

C’est ce désespoir que la Cour de Cassation française, par son arrêt autorisant la reprise de l'enquête sur les disparus du "Beach" de Brazzaville, vient en quelque sorte de calmer. En attestent les réactions à n’en plus finir, dont ces deux publiées par Mwinda du 11/01/2007.

Me Patrick Baudoin, avocat des familles de parties civiles : « Ce mercredi est un jour d'amertume pour le pouvoir congolais et tous ceux qui ont participé à ce massacre en espérant que la lumière ne sera jamais faite nulle part (..) Plus rien n'empêche désormais que cette affaire soit instruite en France et que le dossier aboutisse aux assises. (..) La plainte que nous avons déposée vise également le président Sassou N'Guesso, le ministre de l'Intérieur de l'époque, Pierre Oba. Toutes ces personnes auront un jour à s'expliquer dans le cadre de l'instruction du dossier en France ». Même son de cloche pour Marcel Touanga, parent de victime : « Nous avons eu des doutes sur la justice française lorsque la cour d’Appel de Paris a décidé en 2004 de suspendre toute l’instruction de l’affaire en France. L’arrêt rendu ce mercredi par la Cour de cassation nous redonne confiance et apaise notre douleur en tant que parents de disparus (…)Nous allons poursuivre la lutte avec tous ceux qui se sont mobilisés à nos côtés depuis le début de notre action en France ».

Jacques Chirac n’est pas encore parti que ses défenses judiciaires se débandent, privant nombre de ses lieutenants de protections supranationales. On comprend la grande colère qui secoue les cercles du pouvoir congolais mais c’est la leçon valable même pour les plus grands de ce monde qu’il est un temps pour tout : pour fouler au pied la justice (jusqu’aux crimes contre l’humanité) et pour répondre de la justice.

La Rédaction





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