IMPASSE
ANNONCEE DE LA GOUVERNANCE NATIONALE
INTERROGATIONS SUR LES VOIES DE SORTIE DE CRISE
Les
révolutions sont ainsi faites qu’elles
s’imposent souvent de façon irrépressible,
même aux victimes qui en vivent les avertissements
précurseurs. Sommes-nous donc à la veille
de ces changements structurels dans la gestion du pays
comme à l’indépendance ou à
l’avènement du 4 août 1983 ? Nul
ne peut en jurer mais, en dépit d’une stabilité
« labellisée », il y a des signes
avant-coureurs qui ne trompent pas.
OVERDOSE
GENERALISEE
Aujourd’hui dans le pays, en effet, ils ne sont
pas nombreux à contester que nous évoluons
à pas forcés vers l’ impasse si
nous n’y sommes déjà installés.
Le malaise ambiant qui évolue crescendo en des
manifestations de colère et d’insoumission,
en est du reste un des reflets visibles. Un malaise
qui touche tous les secteurs d’activité
de la vie du pays, toute l’étendue du territoire
national et que les institutions grippées n’arrivent
plus à résorber. C’est en vérité
la pleine crise de légitimité car dans
les familles, les maquis, les bureaux ou au village,
c’est le même son de cloche, les mêmes
démarcations vis-à-vis de la misère
galopante, de l’impunité, de la corruption,
de la démocratisation « dévissée
» ; c’est la même sensation de blocage
et plus grave, de fermeture des horizons. Nous sommes
loin de la «Janviose » (NDLR : tout récent
néologisme burkinabé signifiant que janvier
est un mois difficile à passer car l’argent
y fait encore plus défaut) et même de la
« Compaorose » (popularisée par le
Capitaine Ouali pour caractériser le dévoiement
de la gouvernance Compaoré), à ce stade
c’est d’ une overdose généralisée
dont il s’agit.
Ce ne sont pas les mésintelligences qu’on
cache de moins en moins au niveau du CDP et le climat
qui s’y dégage que la machine est enrayée,
sans perspectives de relance, qui démentiront
que le peuple n’est plus en attente de replâtrage
mais de rupture. Quand on y rajoute l’effet déstabilisateur
des révélations récentes de Moïse
Ouédraogo, frère du supplicié David
Ouédraogo dans le dossier Norbert Zongo et la
dernière furia de l’armée, on comprend
que les dirigeants, en dépit des apparences,
puissent avoir le sommeil plus que troublé. Maintenant,
on n’en finit pas de se triturer les méninges,
et de se poser la sempiternelle question : que faire
?
L’ARMEE COMME RECOURS
Les
plus pessimistes n’y vont pas par 4 chemins :
pour eux, on ne fait pas de neuf avec de l’ancien
(la récupération n’a pas ici de
raison d’être) ; ils ne voient que l’armée
comme recours salvateur pouvant -face à la domestication
de la plupart des leaders politiques, de la société
civile, des confessions religieuses et de la chefferie
traditionnelle- prendre les choses en main afin d’
opérer les changements structurels ; une armée
qui balayera proprement la maison afin de restaurer
une véritable démocratie. C’est
que, comme on dit, quand c’est gâté,
c’est gâté ! Et l’opinion ici,
c’est que c’est mité, fini ! Il n’y
a pas de ravalement possible de façade !
S’il y a eu un flop avec Guei dans le cas ivoirien,
ATT en son temps au Mali et Val aujourd’hui en
Mauritanie (quoi qu’on dise) semblent avoir réussi
à fonder une démocratie valable.
Par ailleurs, en renfort d’argument pour l’intervention
de l’armée, il est avancé que, minée
à bien de niveaux par les excès de la
gouvernance, elle se réhabiliterait par le fait
et se donnerait les moyens de sa propre refondation.
C’est un point de vue qui fait son petit bonhomme
de chemin, alimentée par la vérification
pratique, au fil des élections truquées
et des pratiques dévoyées de la vie politique
et économique, que notre démocratie et
ses structures d’application sont impropres à
assurer une gouvernance responsabilisée, soucieuse
de liberté et de justice sociale.
LE
CONGE A BLAISE COMPAORE ET AUX SIENS
Il en est d’autres qui, bien que convertis au
changement, veulent le circonscrire en le focalisant
sur le seul départ de Blaise Compaoré.
Ils estiment que c’est l’homme et son clan
(pour ne pas dire lui et sa famille biologique) qui
sont à l’origine de toutes les dérives
de ce hold-up sur la nation, duquel découle spécialement
la perversion des institutions, de la vie politique
et économique. Le mal étant identifié,
il suffit de le réduire en extrayant cette famille
des rouages de l’Etat et de la vie politique :
du coup, on mettra fin à l’impasse et cela
libèrera la vie politique, économique,
la justice…. Morte la bête, mort le venin,
comme on dit ! Il s’agirait d’une frappe
chirurgicale qui ne toucherait pas au fond la substance
de la Constitution. On pourrait en effet faire jouer
les mécanismes constitutionnels et amener le
président de l’Assemblée nationale
à succéder au chef de l’Etat afin
d’ organiser des élections dans les délais
constitutionnels, un coup d’Etat de velours en
quelque sorte !
LA
MEDECINE DE L’ OUVERTURE POLITIQUE
Plus modérés et encore plus attachés
à la sauvegarde de la Constitution sinon au système,
il en est enfin qui réduisent le changement à
des réaménagements dans la structure du
gouvernement. Pas plus de coup d’Etat de velours
que de coup d’Etat bon teint mais plutôt
le souci de changer sans chambouler, de corriger sans
compromettre les acquis. Le pays n’est peut-être
pas ce havre de gouvernance stabilisée mais le
lait n’est pas répandu. Il faut donc se
garder de l’Aventure, éviter absolument
de jeter le bébé avec l’eau du bain.
Le passé est riche d’enseignements à
cet égard, et l’on pourrait y puiser la
recette de gouvernement de large union ; ça pourrait
encore passer, et la colère populaire pourrait
tomber.
Voilà
une gamme significative des interrogations que ni les
partis politiques ni les syndicats ni les médias,
ni les mouvements de droits de l’homme…
n’expriment officiellement (et pour cause !) mais
qui traversent bel et bien, par-delà le landerneau
politique, l’échine de tout le pays. Et
chacun y va, de ses vœux et de ses abjurations
: c’est ça qui est la vérité
!
Le trait commun cependant entre tous -et qu’il
faut retenir en définitive- c’est ce consensus
tacite sur le constat que quelque chose, au minimum,
ne tourne pas rond dans le pays, que des décisions
importantes sont en souffrance, et au pire, qu’il
faut passer à la 5ème République
!
Pour le moment, les gouvernants ne montrent pas qu’ils
en ont conscience et qu’ils sont résolus
à sortir de leur bulle (se reposant certainement
encore sur les vertus de leurs acquis diplomatiques,
médiatiques, financiers…) mais s’ils
venaient à descendre sur terre, tant mieux mais
si par contre, ils restent prisonniers des habitudes,
des certitudes et du courant, incapables de le remonter
tels de braves saumons, eh bien, ce qui doit arriver,
arrivera : l’essentiel, c’est que le pays,
lui, se relève !
La Rédaction