CRISE
GUINEENNE
QUI AURA PERDU ? QUI AURA GAGNE ?
A
la manière dont les choses étaient parties,
on ne donnait pas cher de Lansana Conté et de
son régime ! Il y avait tant de détermination
dans les syndicats, tant de rage de vaincre de la part
des populations qu’on croyait que tout était
plié : les Guinéens allaient rééditer
l’exploit des Sans culottes français, celui
des jeunes Maliens qui avaient offert leurs poitrines
aux canons de Moussa Traoré pour renaître
à la liberté.
Après avoir payé le prix fort d’une
soixantaine de vies humaines, de centaines de blessés,
la certitude en Guinée était acquise que
le peuple avait payé le prix de sa liberté.
Mais la crise guinéenne a apporté la démonstration
que, quand les hommes au pouvoir bénéficient
du soutien effectif de l’armée, ils y sont
vissés. La Guinée, apparemment, n’est
ni le Mali ni la Roumanie, ni la Georgie… où
l’armée, devant la révolte populaire,
a fini par retourner ses baïonnettes au service
du peuple. Le pouvoir guinéen a tenu bon parce
que son armée a tenu bon, et du rêve de
la libération par les barricades, il faudra peut-être
se rabattre sur celui, plus modeste, de la cohabitation
par la négociation.
C’est la tournure que semblent prendre les évènements
après plus de 15 jours de grève et de
flambées insurrectionnelles.
Les syndicalistes, tête de proue de la révolte
populaire, ont demandé des mesures sociales et
politiques dont la plus difficile à satisfaire
était la nomination d’un premier Ministre
qui mette en place un gouvernement de consensus pour
préparer le pays à un après Conté
démocratique.
Même si la population, fatiguée du régime
en place et enhardie par sa mobilisation, voulait aller
plus loin jusqu’à tourner la page du pouvoir,
il faut reconnaître que c’étaient
là des demandes maximales formulées par
les syndicalistes. Grâce notamment à la
4ème épouse du président guinéen,
au président du Conseil économique et
social, aux religieux.., les syndicalistes se sont prêtés
à un dialogue typiquement guinéen. Ils
n’ont pas en effet eu recours aux canaux internationaux
traditionnels (médiateurs de la CEDEAO, de l’Union
africaine, des Nations Unies) ni même aux structures
internes d’usage (institutions d’Etat) à
proprement parler. Et ça a donné finalement
comme résultat, ce qui paraissait inacceptable
: l’acceptation de la nomination de ce premier
Ministre voulu par les syndicats. Ce pourrait être
assimilé à une sorte de coup d’Etat
puisque dans les institutions, aucune disposition ne
donne de telles prérogatives aux syndicats.
Il reste maintenant à expliquer et à faire
accepter tout cela au peuple qui peut estimer que l’on
a négocié « moins cher » son
courage, son sacrifice. Du coup, le décompte
est engagé pour savoir véritablement qui
a gagné, qui a perdu.
Mais les syndicalistes, dira-t-on, (prenant la mesure
des évènements) ont réalisé
que le bain de sang aurait pu se poursuivre sans intervention
extérieure pour le peuple ni retournement de
situation militaire en leur faveur jusqu’à
épuisement du peuple et peut-être au retournement
de l’opinion contre eux (malheur aux vaincus !).
L’intuition, le réalisme, on le reconnaîtra
peut-être demain, c’est donc d’avoir
saisi le bon moment pour sortir de la confrontation,
pour faire comme le joueur qui se retire de la table
de jeu avec son gain sans chercher à faire exploser
la banque. Les syndicalistes ont bien vu qu’au
rythme où allaient les choses, l’armée
ne retournerait pas ses baïonnettes en faveur du
peuple. Et comme ils n’avaient pas demandé
plus ce que le président consent, ils peuvent
estimer avoir pleinement rempli leur contrat, ce d’autant
qu’ils attendent de voir la mise en œuvre
des concessions avant de lever définitivement
le mot d’ordre de grève.
On peut même pensé qu’ils ont mâché
le travail aux partis politiques car ayant interféré
dans un domaine qui, normalement, n’est pas de
leurs compétences : celui des demandes politiques.
Ils ont obtenu, en moins de 20 jours, ce que les partis
politiques n’ont pas obtenu depuis près
d’1/4 de siècle. On dit même que
Lansana Conté serait prêt à accepter
la transition.
Il reste maintenant à tous les acteurs de la
société civile et politique, à
tous les Guinéens, de savoir quoi faire de cette
victoire acquise, quoi qu’on pourrait dire, de
haute lutte. La question est de savoir de quels pouvoirs
disposera le premier Ministre. Sera-t-il un véritable
chef de gouvernement ayant les mains libres pour prendre
toutes décisions et notamment celles exigées
par les syndicalistes ?
Mais comment ne pas penser aussi que Lansana Conté,
en fin politique et en homme ayant encore bon pied bon
œil (quoi qu’on dise et malgré les
apparences !), a compris qu’il ne fallait pas
tirer trop longtemps sur la corde au risque, au train
où allaient les choses, de voir la communauté
internationale se donner bonne conscience pour s’immiscer
dans les affaires intérieures de la Guinée
ou de mettre à rude épreuve les militaires
qui en viendraient à se diviser ou à relâcher
leur soutien au régime. Il aurait alors tout
perdu. Céder un premier Ministère, quand
on a l’armée pour soi et quand c’est
l’armée qui gouverne dans le pays, ce n’est
finalement peut-être qu’un moyen de reculer
pour mieux sauter.
Alors, qui a gagné, qui a perdu ? Bien malin
qui peut le dire pour le moment !
La Rédaction