San
Finna N°398 du
29 Janvier au 04 Février 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"
ENTRETIEN
AVEC MANDE AROUNA
VICE-PRESIDENT DE L’ASSOCIATION DES JEUNES BURKINABE
DE SAN PEDRO EN RCI
Monsieur
Arouna Mandé est un jeune compatriote né
du côté de la lagune Ebrié en Côte
d’Ivoire. A la faveur des troubles sociopolitiques
qu’a connus notre voisin en 2002, il a décidé,
comme nombre de nos compatriotes vivant en terre éburnéenne,
de rejoindre le bercail par patriotisme. Hélas,
ils sont nombreux aujourd’hui comme Arouna Mandé,
à être désagréablement surpris
et sidérés après leur arrivée
au Faso. A travers cet entretien à bâtons
rompus, Monsieur Mandé nous relate ici la face
cachée de l’ « iceberg ». Lisez
plutôt cet entretien réalisé en début
janvier 2007.
Pouvez-vous
vous présenter à nos lecteurs ?
Je suis Mandé Arouna, je suis le vice président
de l’Association des jeunes Burkinabé de
San Pedro, et au Burkina, je suis membre de l’Association
BAY qui a son siège à Ouagadougou ;
En
votre qualité de rapatrié de Côte
d’Ivoire, est-ce que vous pouvez nous expliquer
comment s’est déroulé votre retour
au pays ?
Nous avons quitté la Côte d’Ivoire
à la suite des évènements de septembre
2002. Comme vous le savez, la guerre a envahi toutes les
régions où nous étions, et comme
nous n’avions pas le choix, on a décidé
de rentrer chez nous. Après notre arrivée
au Faso, nous avons appris à nos dépens
que nous nous sommes trompés de cibles. Tenez-vous
bien, au départ, on nous aurait laissé entendre
qu’il y avait des convois organisés par l’Etat
burkinabé pour amener les compatriotes en situation
difficile de Côte d’Ivoire au Faso. L’ignorance
et la peur aidant, les gens ont sauté sur la première
occasion. Par la suite, nous avons constaté que
les cars venus secourir gracieusement les compatriotes,
ce n’était que du bluff. Conclusion, chaque
rapatrié apprendra par la suite que, pour quitter
la Côte d’Ivoire, il faut débourser
une somme de 100.000 fcfa ! Dieu seul sait combien ces
patrons de société de transport burkinabé
ont amassé pendant cette crise, sur le dos de leurs
compatriotes !
Quel
constat faites-vous après votre retour au Faso
?
Notre constat a été amer à tous points
de vue. D’abord, nous nous sommes dit que nous venons
au Burkina, chez nous, où nous aurons le droit
de vivre paisiblement. A la fin, nous nous sommes rendu
compte qu’en fait, les autorités burkinabé
n’ont aucun droit de regard sur leurs compatriotes
burkinabé venus de Côte d’ivoire suite
à la guerre. La mort et la misère sont notre
destin. Les gens ne mangent pas suffisamment. Imaginez
un seul instant, des Burkinabé venus de la Côte
d’Ivoire dans les rues de Ouagadougou de Simon Compaoré,
en train de mendier. Ce n’est pas du tout gai. C’est
vrai qu’il y a eu des associations qui ont bien
voulu épauler ces Burkinabé démunis.
Mais là où il y a problème, c’est
que ce n’est pas du tout évident que ces
bons samaritains puissent nourrir de façon continue
ces personnes. La question est de savoir quel est donc
le rôle de l’Etat en pareille circonstance.
Nul n’est besoin de dire que ce que nos rapatriés
vivent aujourd’hui au Faso est un drame incommensurable.
Il est certain que d’autres peuvent repartir mais
la majeure partie restera car dépourvue de tout.
Je démens formellement la thèse qui dit
que les rapatriés de Côte d’Ivoire
sont bien intégrés. A l’époque,
on nous aurait dit qu’on donnerait des lopins de
terre aux rapatriés de Côte d’Ivoire
au niveau de Banfora. Jusqu’à l’heure
où je vous parle, on ne peut pas confirmer que
réellement, des rapatriés sont installés
à Banfora et ont leurs titres fonciers pour travailler
en toute quiétude. Le drame est que nous avons
constaté que les quelques-uns qui y sont installés
provisoirement ont été chassés par
des propriétaires terriens. Certains sont aujourd’hui
à Bobo, Ouaga, Gaoua et que sais-je encore ? Quand
on parle d’intégration en pareille circonstance,
je pense que c’est insultant.
En ce qui me concerne, je dirai haut et fort à
qui veut l’entendre qu’aucun rapatrié
de Côte d’Ivoire n’est intégré
au Faso. C’est dommage mais c’est la triste
réalité. Ils sont laissés à
eux-mêmes, c’est la misère totale.
Nous nous insurgeons contre l’Etat burkinabé
à cause de cet état de fait.
Qu’est-ce
que vous reprochez concrètement à l’Etat
burkinabé ?
Ce que je reproche, c’est leur mauvaise foi envers
ces Burkinabé qui, étant en Côte d’Ivoire,
essayaient à leur manière d’épauler
leurs parents restés au pays. La logique voulait
que les autorités burkinabé fassent de leur
mieux pour faire face aux problèmes de leurs compatriotes
venus de RCI. Face à ce constat amer, nous aurions
préféré vive en Côte d’Ivoire
dans la guerre que de vivre au Burkina Faso. C’est
cette philosophie que certains ont pour y retourner. Si
vous avez constaté ces derniers temps, les cars
sont toujours pleins, ils repartent, parce qu’on
ne s’occupe pas d’eux et qu’on ne les
considère pas. C’est vraiment du n’importe
quoi !
Vous
venez de séjourner en Côte d’Ivoire
ces derniers temps. Quel a été l’objet
de ce voyage ?
Mon séjour en Côte d’Ivoire avait deux
objectifs principaux : le premier est familial : je suis
reparti auprès des miens pour la fête de
la Tabaski. Le deuxième est politique, en ce sens
que je me suis rendu compte qu’il fallait retourner
pour tenter de comprendre un peu les tenants et aboutissements
de cette guerre qui n’a que trop duré. Je
me suis rendu compte effectivement que le Burkina Faso
a plus aimé que cette guerre ne finisse pas en
Côte d’Ivoire. J’ai été
déçu des autorités burkinabé,
de l’Etat burkinabé et de notre président
Blaise Compaoré.
Il y a un certain nombre de comportements qu’on
aurait pu adopter et les Burkinabé vivraient en
paix en Côte d’Ivoire. Pendant que vous dites
que Laurent Gbagbo chasse les Burkinabé de Côte
d’Ivoire et que ceux-ci arrivés au pays,
ils ne peuvent pas vivre chez eux, c’est que quelque
part, il y a maldonne. Non content de cela, vous allez
encore dans cette même Côte d’Ivoire
pour exploiter tout ce qui est économie, en particulier
le coton et le cacao.
Pour s’en convaincre, prenez la route de Bobo jusqu’à
Korogho en passant par Man et Vavoua : vous allez constater
que c’est le 2ème territoire burkinabé
! Des milliers de convois de cacao en provenance de la
Côte d’Ivoire se dirigent vers le Burkina
Faso. Comment voulez-vous que les Ivoiriens ne soient
pas toujours contre les Burkinabé résidant
en Côte d’Ivoire ? Je citerai comme exemple,
la Sierra Leone qui vient de prendre ses responsabilités
face à un problème similaire. Aujourd’hui,
tout le monde est tranquille là-bas. Pourquoi le
Burkina Faso ne peut-il pas contribuer directement en
disant à Guillaume Soro : « Voilà,
mes compatriotes sont en train de souffrir du fait de
la guerre ; je vais prendre une décision pour que
les gens sachent que le Burkina n’est pas impliqué
dans cette affaire afin que mes compatriotes vivent en
paix en terre ivoirienne ».
Seulement, je constate que Blaise Compaoré est
en train de promouvoir la guerre, de promouvoir la rébellion.
Allez-y à Wangolodougou, vous allez constater que
des milliers de camions sont parqués. Est-ce que
les frais qu’on récolte devant Dieu et devant
les hommes vont directement dans la poche des millions
de Burkinabé qui vivent dans la misère ?
L’argent va dans les poches de ceux-là qui
ont créé cette pagaille en cette terre libre
de Côte d’Ivoire. Quand les gens disent que
Gbagbo n’aime pas les étrangers, ça
me fait rigoler : Gbagbo n’a jamais été
contre les étrangers en particulier les Burkinabé
mais c’est plutôt Blaise Compaoré qui
incite Gbagbo à dire « Mais écoute
là, je suis en train de protéger tes compatriotes
et tu es en train de me balancer un couteau dans le dos
».
De toute façon, même si Gbagbo lui-même
ne peut pas agir, il y a son entourage qui est là
et qui va constater les réalités sur le
terrain, et va agir. Ils sont en droit de le faire, c’est
tout à fait normal ;
Donc ici, moi je pense que le problème, c’est
Blaise Compaoré qui seul peut décider d’arrêter
la guerre demain, et nous Burkinabé vivront en
Côte d’Ivoire en paix. De même, Blaise
Compaoré peut décider de faire perdurer
la souffrance de ses compatriotes vivant en Côte
d’Ivoire. Il faudrait que les gens comprennent que
les Burkinabé ne peuvent vivre en paix en Côte
d’Ivoire que lorsque Blaise Compaoré décidera
de rencontrer Guillaume Soro en lui disant : « Ecoute,
je suis fatigué maintenant car mes compatriotes
sont en train de subir les effets de la guerre ; alors,
il faut que tu arrêtes ». C’est ainsi
que la paix viendra en Côte d’Ivoire.
Dans ce même ordre d’idées, je voudrais
ajouter que si vous rentrez en zone rebelle, vous constaterez
que les Burkinabé sont plus majoritaires que les
Ivoiriens. Pour savoir que la guerre en Côte d’Ivoire
est un conflit d’intérêts, faites-y
un tour et vous conviendrez avec moi que le Burkina Faso
profite pleinement de cette guerre. Allez-y comprendre,
sur une vingtaine de sociétés de transit
installées à Niangoloko, seule une société
est habilité à s’occuper des milliers
de camions qui transitent par le Burkina Faso. La question
est de savoir est-ce que ces milliards de fcfa qui sont
amassés, vont directement dans les caisses de l’Etat
? Je dirai non ! Il semblerait que les revenus du cacao
sont directement transférés vers la présidence.
Nous qui avons subi les affres de la guerre, nous ne sommes
pas d’accord et nous voulons comprendre.
Votre
coup de gueule ?
Je tiens à révéler quelque chose.
Ce qu’il faut savoir avec certitude, c’est
que l’Etat burkinabé a profité et
continue de profiter de la guerre en Côte d’Ivoire.
Les Burkinabé qui ont vécu en Côte
d’Ivoire ne sont pas aussi malheureux que lorsqu’ils
sont arrivés au Burkina Faso, leur pays natal.
Ce que je déplore sincèrement, c’est
que les autorités burkinabé sont en train
d’amasser des sommes colossales à leur profit.
Tous ces camions qui viennent de la Côte d’Ivoire
passent par le Burkina Faso, avant d’aller au Togo.
Où va donc cet argent-là ? Vous n’allez
pas me dire que cet argent va au Trésor. Je souhaiterais
que Blaise Compaoré dise à Guillaume Soro
d’arrêter de traumatiser sa population (les
Burkinabé) et qu’il lui dise de contribuer
à ce que la guerre ne perdure pas, et que le cacao
reparte là où il devait partir et non au
Burkina Faso car le Burkina Faso n’est pas producteur
de cacao, nous ne savons pas pourquoi on laisse passer
le cacao sur le territoire burkinabé.
Votre
mot de la fin ?
Je pense que je serai entendu et que l’Etat burkinabé
prendra ses responsabilités le plus tôt possible.
En dépit de cela, si Blaise Compaoré considère
que les Burkinabé vivant en Côte d’Ivoire,
c’est pas son affaire, eh bien nous aussi, nous
prendrons nos responsabilités.
e-mail
de Mr Mandé : mandearouna2000@yahoo.fr
+ téléphones : 78 03 16 97 et 76 23 45 48
Entretien réalisé
à Bobo-Dioulasso par Diabo Seydou