COLLOQUE
DE L’INSTITUT AFRIQUE MODERNE
« AFRIQUE-FRANCE-EUROPE : LES SENTIERS DE L’AVENIR
»
Il
s’est tenu à Ouagadougou les 7 et 8 février
derniers, un Colloque organisé par l’Institut
Afrique Moderne en collaboration avec la fondation
pour l’innovation politique et la Fondation
Konrad Adenauer, sur le thème « Afrique-France-Europe
: les sentiers de l’avenir ». Ce colloque
avait pour objectif, dit-on, de donner un nouveau
souffle à la coopération classique entre
la France et l’Afrique et dans une certaine
mesure, d’amener la France à être
l’architecte des nouvelles relations entre l’Afrique
et l’Europe.
Les exposés
et les débats se sont focalisés sur
trois points : le bilan critique et avenir de la relation
France/Afrique, les revendications des Africains et
les éléments d’une nouvelle politique
de coopération entre l’Europe et l’Afrique.
Le bilan a été considéré
comme mitigé. La coopération française
a été créditée pour sa
longévité, sa fidélité,
sa connaissance du continent et son assistance technique.
A son débit, il a été noté
l’éclatement de ses centres de décisions,
le manque de vision à long terme, son poids
financier insuffisant, ses erreurs en matière
d’immigration. L’ancien Ministre Charles
Josselin dira que l’influence de la France n’est
plus ce qu’elle était et qu’elle
doit penser Europe. L’ancien Ministre Michel
Roussin estimera qu’il faut revoir les accords
de défense, économique et la politique
des accords militaires qui envenime tout.
L’opinion, en tout cas, s’est posée
des questions autour de cette rencontre à Ouagadougou
: simple manœuvre de diversion diplomatico-médiatique
pour préparer les mutations tant demandées
dans les relations France-Afrique mais si longtemps
différées, acte sincère de refondation
des relations France/Afrique pour tenir effectivement
compte des impératifs de la mondialisation
et de la solidarité internationale, espèce
de pétard mouillé comme on en voit malheureusement
souvent dans les relations internationales…
?
Nous avons voulu donner la température, faire
partager à nos lecteurs le sentiment ressenti
par des leaders et de simples citoyens burkinabé.
«Que
pouvez-vous retenir de ce colloque ? »
-
Ousmane NACRO, Président de la LIDEJEL : Je
vous remercie. Permettez-moi tout d’abord de
saluer les initiateurs de cette rencontre parce que
pouvoir rencontrer à un même endroit
des sommités de la politique et du monde des
affaires en un temps record, relève d’une
chose à saluer.
Pour ma part, je pense que le monde étant en
perpétuel changement, il y avait de quoi s’arrêter
à un moment pour faire le bilan de ce que la
France-Afrique a réalisé. En ce qui
me concerne, je pense sincèrement que l’Afrique
n’a pas tiré grand-chose de ces messes
qui se retrouvent tous les deux ans, où des
chefs d’Etat se retrouvent avec leurs épouses,
au finis je ne sais pas trop ce qu’on lègue
aux Africains ; à telle enseigne que je crois
que cette formule est dépassée. Nous
assistons aujourd’hui à un bouleversement
sur le plan politique et économique. Et ceux-là
qui vont anticiper ce changement seront ceux qui vont
se retrouver et réfléchir afin de voir
(parce qu’il reviendra plus à ceux qui
nous ont colonisé de dire où est-ce
qu’ils veulent nous entraîner), il revient
donc aux Africains de dire eux-mêmes ce qu’ils
veulent de ceux qui nous ont colonisé, et ce
que nous entendons faire pour que l’Afrique
puisse décoller. Et je pense que cette rencontre
a fait le bilan des différents sommets qui
se sont succédés et certainement a jeté
aussi les jalons d’une future coopération
entre l’Afrique et la France et entre l’Afrique
et l’Europe, et lorsqu’on voit en ce moment
le président de la Chine qui est en train de
mener une tournée sur le continent au moment
même où cette rencontre se tient, je
crois qu’il y a un autre « client »
: c’est notamment cette Chine-là qui,
sur le plan politique, est une référence,
et on n’oublie pas qu’elle a un droit
de veto au niveau du Conseil de Sécurité,
et encore mieux, qu’elle est au plan économique,
pratiquement incontournable. Il y a de quoi alors
revoir ces relations et se demander ce qu’il
faut faire : continuer ou ouvrir nos territoires à
d’autres. Qu’on le veuille d’ailleurs
ou non, il y a des choses qui s’imposent à
nous : l’entrée de la Chine dans le pré-carré
français. C’est courageusement qu’il
faut prendre en compte ces paramètres, s’asseoir
et réfléchir pour voir comment faire
en sorte que de ces différents rapports, l’Afrique
tire le maximum de profits. C’est pour moi l’objectif
de cette rencontre initiée par notre compatriote
Zéphirin Diabré.
-
Evariste KONSIMBO, Président du Cercle d’Eveil
: Déjà, il faut noter que c’est
une première dans ce sens que, de mémoire,
je ne me rappelle pas qu’il y ait déjà
eu une structure de cette nature, qui se soit penchée
sur la problématique des relations entre la
France et l’Afrique, autour de débats
soutenus par des communications et enquêtes.
Cela a révélé quand même
le recul de la France et l’émergence
de pays comme la Chine ainsi que la diversification
des partenariats. Toutes choses qui seront prises
en compte dans le cadre de la géopolitique,
parce que, comme on le dit, la France est puissante
à cause de ses colonies et si du fait de la
mondialisation, les colonies diversifient leurs partenariats,
leurs relations, il va de soi que la puissance de
la France peut être entamée. De ce point
de vue, c’est un tableau qui a fait l’était
des lieux et qui essaie de faire des propositions.
Ce que je retiens aussi est que l’avenir sera
beaucoup plus tourné vers l’Europe. Ca
aussi c’est prévisible parce que de plus
en plus avec l’élargissement de l’Europe,
la France tend à se dissoudre dans cet ensemble,
d’où les problèmes qui pourront
s’en suivre notamment celui de notre monnaie
qui est soutenue par la France. Le problème
du maintien de ce système monétaire
va se poser, et je pense que c’est le moment
ou jamais de réfléchir à ces
questions. Le présence de Angela Merckel au
prochain Sommet Afrique/France permettra très
certainement à l’Afrique d’avoir
un pool plus fort du fait que les deux pays ensemble
constituent une force au sein de l’Europe.
C’est peut-être aussi la fin d’une
époque surtout avec le départ de Chirac.
Cette situation annonce des changements dans les comportements,
dans les relations, mais je pense que la domination
aura toujours pignon sur rue parce que nous n’avons
pas au niveau de l’Afrique assez de penseurs
pour nous tracer des voies. Tout nous vient de l’Europe,
et même cette rencontre à Ouagadougou
aura connu une forte présence française.
On a vu aussi des sommités africaines mais
l’Afrique, qui n’a pas encore gagné
le combat de la démocratisation, que peut-elle
proposer ? Dans la mesure où l’Afrique
ne peut rien proposer et que c’est l’Europe
qui va décider, moi je pense qu’il est
clair que l’Europe privilégiera ses intérêts.
J’aurais vu de l’audace si on avait vu
des pensées qui allaient esquisser des pistes
notamment sur la question de la monnaie.
On a à côté de nous des pays comme
le Ghana qui est tout seul et qui arrive à
avoir une monnaie très forte et d’un
autre côté, des pays qui partagent dans
la zone CFA ; je sens qu’Afrique actuellement
n’a rien à proposer.
-
Sawadogo Mahama, Député et responsable
national du CDP : Personnellement, je pense
que les relations que notre pays et que l’Afrique
a avec la France, doivent nécessairement évoluer
pour la bonne et simple raison que la France s’est
depuis un certain temps engagée dans l’Union
Européenne. De ce point de vue, son intervention
dans les pays africains ne peut pas continuer à
se faire comme par le passé parce qu’elle
est soumise à des obligations communautaires.
Mais je peux dire que, malgré cette dynamique
qui va bientôt caractériser les relations
entre la France et l’Afrique, la France va continuer
à être un partenaire privilégié,
surtout pour les pays d’expression française.
L’explication est simple : les pays d’expression
française sont caractérisés sur
la plan culturel par certains éléments
qui viennent de la culture française, et la
culture est un aspect important des relations. Ce
qui veut dire que, malgré la tendance qui évolue
vers le remplacement de la France par l’Europe
au niveau de l’Afrique, cet aspect culturel
va demeurer. Ce qui veut dire que la France aura toujours
une relation privilégiée surtout avec
les pays d’expression française. Si vous
prenez le domaine de l’éducation, de
l’enseignement, encore longtemps, ils seront
régis par le système français.
C’est notre langue de communication et même
au plan de l’organisation politique, nous avons
hérité du système français,
et cet héritage ne peut pas du jour au lendemain,
disparaître. C’est pour cela que je dis
que les relations entre la France et l’Afrique
vont nécessairement évoluer mais les
relations entre la France et les pays africains d’expression
française vont continuer à exister.
Le contexte de la mondialisation met à rude
épreuve les anciens concepts. Si vous prenez
l’aspect Souveraineté, vous savez très
bien qu’il n’a plus le même contenu
qu’avant. Les relations de partenariats économiques
aussi évoluent. Donc, de plus en plus, nos
pays se retournent vers d’autres pays d’Europe.
Ca, c’est un constat que tout le monde peut
faire facilement. Je veux dire alors que cette situation
n’a rien à voir avec le fait que la France
soit dirigée par tel ou tel homme politique.
C’est le contexte mondial qui est ainsi. Quel
que soit l’homme politique qui va diriger la
France, on aura toujours des relations privilégiées,
surtout avec les pays de culture française.
- Adama OUEDRAOGO, Conseiller municipal UNDD :
Cette grande rencontre, convoquée quelque temps
avant le Sommet France-Afrique ressemble à
une opération pour préparer les esprits
au virage à 190 % qui se prépare à
Cannes. Nul n’ignore que la politique africaine
de la France est plus que jamais décriée,
qu’elle constitue même une raison de la
flambée du sentiment anti-français.
Les Africains, et par-dessus tout les plus jeunes,
ressentent comme une humiliation de voir Jacques Chirac
féliciter, soutenir à fond, les dictateurs
qui pillent leurs pays, piétinent les libertés
individuelles et collectives. Ils ont encore plus
mal lorsqu’ils voient l’aviation militaire
française bombarder les Africains au Tchad,
en Centrafrique et tirer sur les populations aux mains
nues en Côte d’Ivoire. Si dans le même
temps, en France, on prend des lois pour chasser les
Africains qui y accourent parce qu’on fait régner
l’insécurité physique, alimentaire,
juridique en Afrique, vous voyez que ce n’est
pas fait pour arranger les choses. Cette politique
de la France est vraiment abhorrée, et ce que
les Africains demandent, c’est en premier lieu
que le peuple français contre lequel les Africains
n’ont rien, fait pression sur ses dirigeants
pour qu’ils changent de politique. En deuxième
lieu, les Africains ne veulent plus de ce tête
à tête paternaliste entre la France et
l’Afrique. Que ce soit en matière de
coopération, que ce soit pour les questions
intéressant la lutte contre la pauvreté,
les interventions en matière militaire, il
vaut mieux les situer dans le cadre de l’Union
Africaine et des Nations Unies.
Le Sommet de Cannes a toutes les chances de prendre
en compte ces attentes parce que le mécontentement
est tel, à l’intérieur et à
l’extérieur de la France vis-à-vis
des retombées négatives de l’interventionnisme
chiraquien en Afrique, qu’il apparaît
impérieux de revoir la copie. Le président
Chirac sait que c’est dans l’intérêt
de la France et dans le sien propre. C’est pourquoi,
au moment même où Mme Chirac a dit qu’il
y a une autre vie après la politique, ce Sommet,
où l’on a compté sinon beaucoup
d’agents de la Françafrique des amis
de Jacques Chirac, a été certainement
organisé pour venir un peu labourer le champ
!