San
Finna N°401 du
19 au 25 Février 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"
ELECTIONS
BIDOUILLEES
POURQUOI SONT-ELLES SI DIFFICILES A BOYCOTTER ?
REPONSES DE BURKINABE
La démocratie burkinabé est
un modèle achevé d’hypocrisie. Dans
le record des « Guinness », les constructeurs
récolteront des palmes. C’est que ce qui
a été mis comme ingéniosité,
pressions, moyens financiers… est tel que les résistances
internes ne pouvaient que difficilement supporter la charge.
Lorsque dans un
pays balayé par les phénomènes de
pauvreté, élection après élection,
on pratique la fraude jusqu’à l’affiner
notamment grâce à l’informatique, lorsque
cette fraude est couverte par les autorités morales,
religieuses, par les intellectuels, quasiment tous les
médias, les partenaires techniques et financiers
auxquels le pouvoir a su donner des motivations particularisées,
lorsque la démocratie se joue avec la soumission
des organes de l’Etat, des contre pouvoirs à
un seul homme, les politiques de l’opposition peuvent
apparaître abandonnés jusque par les Dieux
et décider en conséquence de rendre les
armes ou de rentrer dans le rang pour avoir soit la tranquillité,
soit quelques miettes du « gâteau ».
Ainsi, les choses ont été modelées
au Faso, ouvrant un boulevard de démocratie factice
à un régime qui s’y promène
sans la moindre inquiétude, sans le moindre état
d’âme.
Les élections qui se profilent à l’horizon
se tiendront encore une fois, vaille que vaille. Rien
n’a changé : le fichier électoral
est toujours mauvais, la multiplicité des documents
d’identification pour voter permettra encore le
vote des mineurs, des absents, celui des morts.. mais
elle permettra aussi les multiples votes avec transport
du bétail électoral de ville en ville, de
bureau de vote en bureau de vote. Les chefs coutumiers
se posteront encore aux abords des bureaux de vote, s’y
installeront même pour certains. Ils seront là
en chiens de garde pour bien montrer à ceux qui
viennent voter que leurs menaces de retrait des terres,
de bannissement du village… seront appliquées
à la lettre s’ils font le « mauvais
choix ». Et la CENI sera toujours là, au
début comme à la fin du processus pour veiller
au grain, permettre la circulation des listes parallèles
confectionnées à l’avance. Elle sera
là pour laisser se jouer la comédie électorale
en prenant garde de sortir les résultats qui ont
déjà été décidés
en haut lieu. On distribuera donc ce qu’on veut
à chaque parti selon son degré de soumission.
La CENI accomplira d’autant plus facilement ce travail
que, mise honteusement en place par des fraudes, des manipulations
les plus dégradantes, elle se retrouve très
majoritairement composée, jusque dans le quota
de l’opposition !!, d’éléments
peu ou prou inféodés au pouvoir.
Pourtant, les élections se tiendront avec la participation
de l’opposition. Elle sait que tout est faussé,
elle n’ignore pas ce qui sortira des urnes mais
elle y va. Pourquoi ? La question, il faut la tourner
et la retourner pour tâcher de comprendre.
Nous avons donc tendu notre micro pour en savoir plus.
La voici :
«
L’opinion est maintenant acquise au constat que,
plus que jamais, ces élections ne seront pas loyales
et transparentes. Comment expliquez-vous que l’opposition
y participe et croyez-vous qu’elle ne puisse rien
faire d’autre ? »
Alphonse
TOUGMA du FFS :
Je vous remercie. Pour revenir à votre question,
nus avons opté depuis 1991 pour un processus démocratique.
En boycottant des élections, je ne crois pas que
ce soit payant et souvent, on a vu des cas où l’opposition
n’a pas participé et ça a été
préjudiciable à cette opposition. Aujourd’hui,
il ne faut pas forcément boycotter les élections
et laisser l’espace politique au parti au pouvoir.
Il faut y rentrer et travailler davantage pour l’amélioration
de notre démocratie. Il est vrai que l’opposition
part cette fois-ci avec moins de chances mais il faut
qu’elle se réveille et forge mieux le rapport
de forces politique.
Pour ceux qui disent qu’il ne faut pas participer,
qu’en participant on légitime un système
ou un processus qui n’est pas forcément ça,
mon avis personnel est qu’il faut y aller car de
toutes les façons, le peuple est souverain et il
lui appartient toujours d’avoir le dernier mot.
Concernant les législatives à venir, je
pense que jusque là, personne n’a jamais
boycotté de telles élections. En 1992, les
résultats étaient moins fameux qu’en
1997 et 2002. je me dis que si nous sommes allés
trois fois, ce n’est pas aujourd’hui qu’il
faut reculer même si aujourd’hui la CENI est
critiquable. Quand on entend par exemple que les cartes
d’électeurs ont été reprises
à 3,2 milliards et que ça arrive par bateau,
ça fait rire ! C’est pas une institution
qui inspire confiance. On aurait pu fabriquer nos cartes
sur place. Ceci dit, il y a bien d’autres griefs
qu’on lui porte mais cela ne m’empêche
pas de penser qu’il faut aller aux élections,
apporter les messages de solidarité et de vérité
au peuple afin de forcer les barrières de l’injustice.
Et je pense que le peuple saura nous faire confiance.
Noël
YAMEOGO, Conciliateur à l’UNDD :
Le congrès a donné mandat au Bureau Exécutif
National de décider ou non de la participation
mais surtout s’il y a participation, d’en
définir la forme pour particulariser la position
du parti que l’on sait très très remonté
contre la manière dont les élections sont
organisées dans notre pays. S’il ne tenait
qu’à moi, à titre personnel, je serais
d’avis de ne pas participer à cette élection
dont on connaît déjà les résultats.
Nous allons nous fatiguer pour rien, vivre encore des
émotions terribles alors que tout montre que les
sièges sont déjà attribués
à ceux qu’on préfère avoir
dans la scène politique. Connaître tout cela
et accepter de se faire complice de la forfaiture électorale,
c’est ça qui désole totalement. Comme
aime dire le président du parti, l’élection
au Burkina Faso, c’est un viol de la volonté
populaire avec fourniture de vaseline par les opposants.
Mais nous sommes dans un parti démocrate où
le principe qui prime, c’est la majorité.
Nous verrons bien.
Cheik
Abass KANTAGBA, Juriste :
A mon avis, l’opposition doit participer aux élections
en ce sens que l’animation de la vie politique,
depuis le début de la démocratisation, a
été faite en partie par elle. Elle a accompagné
un certain nombre de mesures qu’aujourd’hui
elle-même décrie. La CENI, disent certains,
est aujourd’hui « bigornée »,
le fichier électoral défectueux. Mais écoutez,
c’est la faute à qui s’ils les ont
légitimés lors des présidentielles
et des municipales ? Ensuite j’aimerais ajouter
que l’opposition au Burkina n’a pas confiance
en ses capacités de mobilisation et de contestation.
Elle n’est pas certaine de pouvoir gagner dans un
rapport de forces si elle refuse de se présenter.
D’ailleurs, dans cette opposition, on ne sait plus
qui est qui. Si les plus organisés, les plus compétentes,
décident de se retirer du jeu de ces élections,
les plus arrogants et intrigants ne lâcheront jamais.
Alain
ZOUBGA, militant du PDP/PS :
Je voudrais tout d’abord vous remercier pour être
venu échanger avec moi dans un contexte dominé
par les préparatifs des prochaines élections
législatives. L’opinion aujourd’hui
se pose beaucoup de questions : ces élections vont
servir à quoi ? Qu’est-ce que l’opposition
peut espérer de ces élections ? Qu’est-ce
que le pays peut en espérer ?
Je voudrais au moins vous dire que les élections
en tant que telles constituent un moment particulier dans
la vie des partis politiques, des nations démocratiques
d’une façon générale, le moment
où chaque acteur se mobilise pour donner le meilleur
de lui-même. Si l’opinion aujourd’hui
se pose des questions, doute, se demande finalement à
quoi serviront ces élections, c’est qu’il
y a des raisons objectives et subjectives.
Objectivement, il suffit de prendre les résultats
obtenus depuis des années. On est en droit de se
demander si tout n’est pas fait pour que chaque
jour qui passe voit l’effondrement de la frange
de l’opposition d’une façon générale.
Il y a plusieurs raisons à cela. Il y a des raisons
internes et externes.
En dépit de tout cela, personnellement je comprends
qu’il y ait des partis, des individus qui veulent
aller à ces élections mais ce que je ne
comprends pas, c’est qu’ils vont à
ces élections comme si tout était normal,
comme dans des conditions normales, comme si dans ce pays-là,
la démocratie avait réussi un tant soit
peu à fédérer le peuple. Il y a un
certain nombre d’acteurs à ce jour qui ne
voient pas la vérité en face. Ils semblent
privilégier (peut-être) l’intérêt
individuel parce qu’il y a peut-être une chance,
même si c’est sur 1000, qu’ils deviennent
députés. Encore faut-il qu’ils puissent
tirer leur épingle du jeu.
L’opposition participe à ces élections
parce que premièrement c’est du devoir pour
tous les partis d’aller à des élections
surtout parce qu’il y a des acteurs qui ne voient
que les élections, qui pensent que toute leur vie,
la vie politique se mesure à des élections.
Encore faut-il travailler à créer les conditions
d’une participation qui puisse permettre à
chacun de dire : « C’est vrai, je me suis
battu, j’ai le résultat que je mérite
! ». Les conditions aujourd’hui me semblent
difficiles, viciées, verrouillées. Que ce
soient les facteurs externes aux partis politiques, tout
le monde sait que le fichier électoral est mauvais.
Il n’a jamais été corrigé.
Tout le monde sait que la CENI actuelle est discréditée.
On a vu comment au niveau de la CENI, on a organisé
les élections comme on le fait dans les élections
municipales où on transporte les gens en groupe
pour aller voter ! C’est quand même ridicule
et humiliant !
Et pour moi, la CENI aujourd’hui est une CENI discréditée.
Même l’opposition a contribué à
discréditer cette CENI. Quand on voit les coups
bas orchestrés par certains partis (je ne les citerai
pas) pour éjecter le représentant du PDP/PS
parce qu’ils veulent évincer les autres..
Ce n’est qu’un exemple.
Le regroupement d’une façon générale
de l’opposition se fait toujours de façon
difficile et impossible parce qu’il y a toujours
des gens qui ne représentent rien en réalité
mais qui sont les plus grands intrigants. Ils manoeuvrent
tout et créent les conditions de la désunion.
Les ambitions personnelles prennent le dessus, chacun
préfère être la tête du rat
que la queue du lion ! Impossible donc d’avoir l’unité,
impossible ! C’est quand vous cherchez à
avoir l’unité que chacun pense que c’est
lui le chef.
On dira que je suis sévère mais j’ai
vécu cette situation depuis des années ;
Je sais ce que c’est. L’expérience
du G 14, d’Alternance 2005.. , toutes ces expériences-là
me convainquent qu’il faut changer.
Tant que l’opposition ne sera pas en mesure d’avoir
un minimum de démarche unitaire, dans les conditions
actuelles, nous ne pouvons pas aller loin. Parce que nous
n’avons pas les ressources nécessaires pour
faire face à la machine électorale du CDP.
La bataille pour corriger le fichier électoral
s’est arrêtée net. On n’est pas
allé jusqu’au bout. Tout cela montre que
ces élections seront extrêmement difficiles
pour l’opposition ; Elle espère, et j’espère
aussi, qu’elle va gagner quelque chose, mais je
doute fort, très fort. Mais pouvait-elle faire
autre chose ?
Mais oui ! D’abord, je l’ai esquissé.
Il faut créer les conditions pour que ce soient
de véritables élections transparentes, démocratiques,
au lieu de ruer dans les brancards. Travailler pour qu’il
y ait un autre fichier était du possible pour l’opposition.
Travailler pour qu’il y ait une autre CENI véritablement
neutre, indépendante, était du possible.
Se battre pour qu’il y ait la nécessité
de faire participer toutes les forces vives pour qu’un
certain nombre de dossiers soient repris et traités
correctement était possible. On a vu que le code
électoral a été revu, transformé,
remettant en cause ce qui avait permis à l’opposition
d’engranger un certain nombre de députés,
donnant l’image d’un pays où la démocratie
était en marche. Tout ce qui a été
refait aujourd’hui, plus les faiblesses internes
de l’opposition, me font croire que véritablement
nos chances sont faibles.
La démarche unitaire pour moi n’est pas une
démarche classique telle que nous l’avons
vu au niveau du G 14, du Collectif.. Je ne pense pas qu’il
faut que nous nous orientons vers là. Je l’ai
dit dans mes écrits : il faut véritablement
refonder. Ca veut dire quoi ? Il faut redonner à
chaque institution sa véritable place pour l’édification
de la république. La société civile
aujourd’hui doit pouvoir jouer un autre rôle
que celui qu’elle joue de nos jours. Tantôt
ballottée, tiraillée par les tenants du
pouvoir, utilisée pour des choses qui ne rentrent
pas dans les ambitions du peuple…
Ensuite, les partis politiques eux-mêmes. Je ne
dis pas qu’il faille les limiter mais il ne faut
pas que les partis se constituent sans chercher à
s’organiser autour de grandes options. Si on crée
un parti simplement parce qu’on veut diriger un
parti, c’est très vite voué à
l’échec. Il est possible qu’il y ait
de grands regroupements. Il faut tendre à regrouper
le maximum possible ceux qui ont les mêmes visions
politiques voire idéologiques. Cela va diminuer
le nombre de partis et renforcer leurs bases sociales.
Par ailleurs, la société civile peut être
intéressée à la vie politique à
travers les candidatures indépendantes. Je soutiens
cette idée parce que la population en a marre de
la politique ; si ça peut l’intéresser
davantage .. Bref, la nécessité de la refondation
politique s’impose au niveau national. En tout cas,
personnellement, je crois qu’après les élections,
il faut qu’il y ait des acteurs qui travaillent
à créer les conditions d’un mouvement
de refondation.
En tout cas, s’il y a un parti aujourd’hui
qui ne va pas aux élections, je ne crierais pas
au scandale mais si un parti choisit d’y aller,
je le comprends mais suis convaincu que dans les conditions
actuelles, il ne gagnera pas grand-chose. Ensuite, cela
retarde encore le changement. Le changement ne viendra
pas alors de ces élections. Je suis convaincu que
certains espèrent, comme cela est connu, que le
CDP va s’asseoir et décider quel ou quel
leader passera. Certains pensent qu’ils seront sur
la liste de ceux qui vont passer. Je suis dans un parti
qui a décidé d’aller aux élections
; c’est une décision démocratique.
Je ne vais pas m’opposer parce que je suis minoritaire
mais je suis convaincu que nous y allons dans des conditions
extrêmement catastrophiques. Et cela vaut pour plusieurs
partis.
Aujourd’hui dans les mosquées, à 6
h 30 du matin, il y a des leaders politiques qui passent
pour donner 200 000, 300 000 f et j’en ai les preuves.
Nos parents musulmans, que voulez-vous qu’ils fassent
? Avec les communautés catholique et protestante,
c’est la même chose. Il est rare de trouver
un chef qui accepte d’aller dans une autre direction
que celle que le pouvoir impose. C’est ça
les éléments qu’il faut refonder.
Il faut qu’on sache redéfinir les rôles
et les devoirs de chacun. Le Mogho Naba n’est pas
le Mogho du CDP, c’est le Mogho de tout le monde.
Il faut qu’il joue le rôle d’équilibre
des grands courants de la société.
Au Burkina malheureusement, le pouvoir est entré
partout : dans les partis d’opposition, les syndicats,
au niveau de la société civile, dans les
clubs de foot… Pour tout vous dire, je suis pessimiste.