San
Finna N°401 du
19 au 25 Février 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"
POINT
DE VUE
24 EME SOMMET AFRIQUE/FRANCE
UNE FIN SOMME TOUTE TRISTE
Il
arrive souvent qu’on reçoive avec tristesse
des évènements dont on espérait tirer
compensation à des frustrations voire à
des blessures. C’est le cas pour ce double évènement
que constitue la fin des sommets Afrique/France ou France/Afrique
et le départ annoncé de Jacques Chirac des
affaires.
Imaginée
pour être un lieu de rencontres périodiques
de partenaires soucieux de partage et de solidarité,
la Françafrique s’est vite transformée
en un instrument vicieux d’exploitation et de subordination
des pays africains. Au lieu d’aider l’Afrique
par des transferts de technologie, par des investissements
lourds, par l’inculturation de la démocratie..
, à quitter les bas côtés du progrès,
elle s’est spécialisée dans le siphonage
du pétrole africain et dans la captation des autres
matières premières africaines, à
moindre coût ; cela se faisant avec application,
sans état d’âme, comme en atteste l’instrumentalisation
des réseaux, des multinationales pour susciter
des coups d’Etat, des rébellions qui débouchent
souvent sur des crimes les plus atroces contre l’humanité.
Cette Françafrique aura connu son « apogée
» pendant les 14 ans de règne de Jacques
Chirac. Le cynisme dans toute cette histoire, c’est
que, jouant de son entregent, de ses soutiens diplomatiques
et médiatiques, le président français
a poussé à fond la machine Françafrique
en réussissant à endormir les vigilances
de son peuple et des peuples africains jusqu’à
se faire passer pour le défenseur attitré
des pauvres, et en premier lieu, du continent. Jamais
homme d’Etat n’aura été ainsi
présenté comme le grand Avocat de l’Afrique,
comme le Saint Patron du continent. « Chirac l’Africain
» : voilà le diadème dont il espère
voir son front serti pour l’éternité
!
Mais l’histoire contemporaine est ainsi faite qu’elle
vit sous des effets d’ accélérations
démultipliées qui révèlent
très rapidement au grand jour les cachotteries,
les trahisons les plus cachées qu’on lui
fait.
C’est ainsi qu’avant même qu’il
n’ait quitté le pouvoir et au moment où
la Francafrique révèle à tous son
visage hideux, la politique africaine du président
français s’impose dans toute sa détestation.
Là-dessus, il y a maintenant un consensus pour
reconnaître que Jacques Chirac aura participé,
par ses choix contraires aux intérêts de
l’Afrique, au retard et à l’insécurisation
du continent ; une insécurisation qui a occasionné
des drames dans nombre de pays qui ont connu la guerre
avec son lot de morts, de réfugiés, d’émigration
de centaines de milliers d’Africains vers des espaces
plus cléments au prix de leurs vies. Là,
on reconnaît la description que fait Nicolas Sarkozy
de l’homme : « On le prend pour un con et
un gentil ; il est intelligent et méchant ».
(Entendu sur ITélé le 17 février
2007 à 13 h 30, de la bouche du journaliste Eric
Zemmour) !! Et les autres candidats à la présidentielle
ne se gênent plus pour dire leur fait au président
sortant par rapport à sa politique africaine. Par
exemple, Ségolène Royal a fait savoir que
cette politique sous Jacques Chirac a tout simplement
contribué à la perte du prestige de la France
en Afrique !
Mais avec la tournure prise par les évènements,
on a de quoi être doublement soulagé que
la Francafrique soit en fin de vie et que l’homme
qui l’a incarnée au plus haut niveau soit
sur le départ.
Cependant, il est des fins qui marquent beaucoup plus
par leur tristesse que par la joie de la libération
qu’elles peuvent inspirer. La théâtralisation
de ce 24 ème Sommet en est un exemple poignant.
De voir ainsi respecter la tradition avec des chefs d’Etat
et leurs épouses invités à Cannes
(excusez du peu !) dans l’espace occupé pour
le fameux Festival (et à la veille du Carnaval
de Nice, pas mal calculé ??), il y avait quelque
chose de saisissant dans des attentions aussi décalées
par rapport aux réalités que vivent les
masses africaines. De voir par ailleurs Jacques Chirac
dit l’Africain distribuant ici et là embrassades,
tutoiements à gogo, et posant sous le poids de
l’âge avec ces roitelets ayant pour la plupart
les mains tâchées de sang, il y avait quelque
chose de tragique dans la persistance à jouer une
comédie à laquelle plus personne ne croit.
Une telle rencontre, convoquée à grands
frais à une époque de vaches maigres et
de désillusion générale, n’a
même pas eu la modestie de limiter ses ambitions
et de se contenter de convier les convives à se
préparer à quitter la table. Il a fallu
que l’on se grise du rêve de finir en beauté
avec un accord « historique » sur le dossier
du Darfour devant faire l’objet d’une fameuse
Déclaration de Cannes à graver pour toujours
dans le marbre. Voilà un autre fantasme qui montre
un décrochage avec les réalités à
vous couper le souffle !
Le résultat du reste ne s’est pas fait attendre
puisqu’à peine signé, le président
soudanais, avant même d’avoir regagné
son pays, ne s’est pas gêné de dire
ce qu’il a toujours dit : pas de troupes de l’ONU
pour venir fourrer leur nez dans le Darfour ! Une belle
baffe sur le sol français ! Mais qui pouvait au
fond (quand on connaît le nombre d’accords
signés dans ce dossier et rangés au placard)
accorder crédit à un tel engagement pris
avec pour caution, un président en perte de vitesse
et en fin de mandat ? On lui aura juste -pour le coup-
laisser passer son caprice, sans plus !
Mais qu’importe : Jacques Chirac fera toujours comme
si… , et dans sa bulle, il continuera toujours à
se la jouer, à dénoncer sur le mode incantatoire
l’égoïsme des Américains (oubliant
royalement celui des Européens et notamment des
Français) qui subventionnent leur agriculture.
Imperturbable, il donnera des conseils à ses lieutenants
africains sur la nécessité de respecter
les droits de l’homme, la bonne gouvernance démocratique
sans souci des anges qui passaient. Droit dans ses bottes,
et comme s’il était promu à se survivre,
il affirmera que «la France respecte et continuera
de respecter les accords de défense qui la lient
à plusieurs pays africains ».
A ce stade, on a beaucoup plus envie de dire « basta
», plus envie de pleurer que de rire car peut-être,
quelque part, l’homme, à force de se monter
le bourrichon, a vraiment fini par y croire et à
se prendre, sinon pour un nouveau Messie, pour un autre
Scipion l’Africain !