San
Finna N°402 du
26 Février au 04 Mars 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"
ENTRETIEN
AVEC MONSIEUR JEAN-JACQUES ZEBA
PRESIDENT DU PSP
Le
Docteur Jean-Jacques ZEBA, Président du Parti Socialiste
Paysan (PSP), que les Burkinabé ont eu souvent
plaisir à lire dans les médias, semblait
avoir pris une bonne année sabbatique. Il nous
revient avec cet entretien fort enrichissant. Lisez plutôt.
1)
Docteur Jean-Jacques Zeba, il y a longtemps qu’on
ne vous lit plus, qu’on ne vous entend plus : pourquoi
ce silence quand on sait que les évènements
n’ont pas manqué au plan national et international
?
Dr
Jean-Jacques ZEBA (J.J.Z.) :
C’est vrai que depuis juillet 2005, pratiquement
nous n’avons plus participé à une
réunion publique. Nous nous souvenons qu’à
la dernière réunion d’ « Alternance
2005 », nous avions préconisé et même
proposé comme préalable à toute élection,
la création d’un cadre pour un dialogue politique
et nous restons convaincus que, sans ce dialogue politique,
on ne peut pas organiser des élections consensuelles,
propres, susceptibles de favoriser une démocratie
apaisée et comme apparemment tout le monde était
d’accord avec nous pour dire que les conditions
de transparence n’étaient pas réunies
et que malgré tout, certains ont trouvé
des circonstances atténuantes pour aller aux élections.
Nous avons préféré nous retirer et
travailler à l’implantation du parti, à
la définition de notions comme le socialisme, même
la social démocratie.., bref réactualiser
notre programme de gouvernement.
2) Ca bouge au plan national : comment avez-vous
interprété la dernière mutinerie
dans l’armée ?
J.J.Z.
:
C’est vrai mais vous savez que de plus en plus,
ça commence à être un phénomène
de mode. C’est dommage mais c’est ce qu’on
constate. Nous pensons que les armes sont aux militaires
ce qu’est la grève aux syndicats et ce qu’est
le boycott aux partis politiques ; c’est le sens
que nous donnons à cette saute d’humeur.
3)
Des élections se préparent dans un climat
de contestation : faut-il ou non d’après
vous, les tenir à l’échéance
prévue ?
J.J.Z.
:
Pour nous, vous savez, ce n’est pas une question
d’échéance ; pour nous, la question
est de savoir si les conditions sont réunies pour
aller aux élections. Tout le monde est d’accord
pour dire que le fichier électoral est mauvais
; tout le monde est d’accord pour dire qu’il
n’y a pas de listes électorales fiables ;
tout le monde est d’accord pour dire que la question
est où on va à l’abattoir ou non.
Donc pour nous, la question ne se pose pas en termes d’échéance
mais de conditions non réunies pour des élections
libres, transparentes et propres. Et nous disons que les
conditions ne sont pas réunies pour cette élection
et par conséquent, qu’il faut reprendre le
dialogue pouvoir/opposition et qu’on trouve de façon
consensuelle des conditions pour une démocratie
apaisée de sorte que le vaincu félicite
le vainqueur et qu’il sache qu’il a perdu
loyalement.
Ce déficit de dialogue politique concerne tous
les domaines. La récente mutinerie en est d’ailleurs
une illustration. Et quand on parle de dialogue, il ne
faut pas penser à un monologue où le pouvoir
invite à la limite, convoque pour faire part de
ce qu’il a décidé de faire. Nous restons
convaincus que c’est ce déficit qui est à
l’origine de la tension.
4)
Il y en a qui parlent de changement, de rupture, dans
la gouvernance nationale. Quel sens donnez-vous personnellement
à ces demandes ?
J.J.Z.
: Est-ce
que la rupture n’est pas déjà consommée
? L’armée est dans la rue, les travailleurs
sont dans la rue, les élections ne sont pas crédibles,
la démocratie est en panne. Est-ce qu’il
n’est pas temps qu’on fasse une pause, qu’on
s’essaye comme des grands, à trouver un consensus
pour mieux faire les choses ?
5)
Que pensez-vous de ce taux de croissance positif de près
de 2 chiffres dont on crédite le Burkina Faso ?
J.J.Z.
:
Vous savez, on peut faire dire aux statistiques ce que
l’on veut. Sinon, comment comprendre par exemple
que les chefs de famille, les mères de famille,
ne rentrent pas à midi après le boulot pour
s’occuper de leurs enfants simplement parce qu’ils
ne sont pas en mesure de gérer le carburant qu’il
faut pour descendre à midi à la maison pour
repartir au boulot à 15 heures ? Sinon, comment
comprendre qu’aujourd’hui, tout le monde s’habille
« par terre », tout le monde va maintenant
aux « fooks » (NDLR : friperie), tout le monde
achète les cahiers et les livres aux « librairies
par terre » ? Sinon, comment comprendre que la moto
P50 qui était jadis destinée à un
usage individuel est devenu aujourd’hui un camion
à transporter toute la famille ? Si tout ceci se
passe dans un Etat crédité à une
croissance à 2 chiffres, écoutez, euh euh….
6)
Quel regard portez-vous sur la santé en tant qu’homme
de la maison et que pourrait-il être fait, selon
vous, pour satisfaire les demandes dans ce domaine ?
J.J.Z.
: Vous
savez, au niveau de la santé, il faut faire un
choix : ou vous mettez l’accent sur la prévention
ou vous le mettez sur le curatif. Or, au stade du développement
actuel de notre pays, on a plutôt intérêt
à miser sur la prévention. Par exemple,
si on insiste sur la vaccination, vous prévenez
au moins 15 maladies, si vous renforcez l’hygiène,
vous résolvez près de 70 à 80 % des
problèmes auxquels nous sommes confrontés.
Regardez les pays autour de nous : la Côte d’Ivoire
par exemple. Ils ont en plus des instituts d’hygiène
et d’autres directions d’hygiène. Au
Sénégal, c’est pareil. Eux ils ont
carrément un Ministère de l’hygiène.
Ca veut dire qu’ils ont décidé de
mettre l’accent sur la prévention.
7) L’affaire Norbert Zongo continue à
faire des vagues. Comment croyez-vous qu’on puisse
y trouver une solution ?
J.J.Z.
:
Nous profitons de votre micro pour renouveler, au nom
du parti, nos condoléances à la famille
Zongo.
Nous pensons que le dossier Zongo comme le dossier Sankara
(et tous les autres dossiers de crimes politiques) sont
des dossiers qu’on ne peut pas enterrer. Il n’y
a pas de tombe pour contenir ces dossiers. La sagesse
serait plutôt d’ essayer de résoudre
ça de la manière la plus acceptable. Ne
surtout pas penser que si on a pu enterrer les corps,
on puisse enterrer les dossiers.
8) Le Burkina Faso abrite le dialogue inter ivoirien
dont la médiation est confiée à Blaise
Compaoré en tant que président de la CEDEAO.
Votre opinion ?
J.J.Z.
:
Nous nous réjouissons que l’on soit arrivé
à ce que nous proposions ily a quelques années.
A l’époque, nous avions dit au nom du bon
voisinage, comme on aime le dire à la télé,
que ce n’était pas de notre intérêt
de jeter de l’huile sur le feu et qu’il fallait
tout de suite nouer un dialogue avec Laurent Gbagbo et
faire en sorte que les rebelles déposent les armes
et arrêtent d’entretenir cette situation de
guerre.
On nous avait pas cru. Les gens pensaient que Gbagbo était
un président que l’on pouvait certainement
manipuler. Or que ce monsieur est un grand homme d’Etat,
un patriote. Après que le coup d’Etat de
2002 ait échoué, les gens ont vite fait
de légitimer les assaillants en manipulant l’opinion
internationale, discréditant en même temps
le président Gbagbo. Laurent Gbagbo a quand même
été élu et s’il y a quelqu’un
qui peut le faire partir, c’est bien le peuple ivoirien.
Que l’opposition attende, comme Gbagbo qui a attendu
40 ans sans penser à prendre le pouvoir par les
armes. Il est resté dans la légalité
; eux, ils ne peuvent pas attendre 5 ans ?
9) En France, l’opinion est favorable à
plus de 70 %, à un gouvernement de large union
entre toutes les forces politiques, gauche, centre, droite..
A quoi cela est-il dû d’après vous
?
J.J.Z.
:
Moi, je pense plutôt que c’est l’exemple
de l’Allemagne, d’Israël et des Pays-Bas
qui incite les Français Mais mon sentiment est
qu’en France, on va arriver à 2blocs, il
y aura un grand parti de gauche (où gauche plurielle
comme on dit) et un grand parti de droite.
10)
Tout porte à croire que le Sommet de Cannes sera
l’enterrement en grande pompe des sommets France-Afrique.
Etes-vous du côté de ceux qui pleurent ou
de ceux qui rient ?
J.J.Z.
:
C’est une évidence. La France n’a plus
les moyens de sa politique. Quoi que l’on dise,
la France n’est plus une grande puissance. Aujourd’hui,
elle est comme l’Espagne, le Portugal qui ont été
à l’époque de grandes puissances.
D’ailleurs, ces grands sommets dont vous parlez,
nous ne pensons pas que ce soit la France qui les finance,
nous pensons plutôt que c’étaient les
réseaux françafricains qui les finançaient
pour créer une espèce de camaraderie ou
de copinage entre présidents.
11)
Le mot de la fin ?
J.J.Z.
:
Je voulais vous remercier pour l’attention que vous
portez à notre parti et vous féliciter également
pour votre gestion plurielle des opinions. Et pour finir,
quelques félicitations.
Je voudrais féliciter le « Hamas »
pour sa victoire aux élections palestiniennes.
Nous encourageons à travers notamment le préalable
à la reconnaissance du Sahel, la création
d’un Etat souverain palestinien. Le peuple palestinien
a le même droit que le peuple israélien.
Nous félicitons également le président
Paul Kagamé pour son courage vis-à-vis de
la France.
Nous félicitons tous les présidents de Gauche,
Hugo Chavez, Morales, Michèle Bachelet, Lulla..,
Sirleaf, l’arrivée de la Chine de Mao dans
la cour des grands.
Nous invitons les partis de gauche du Burkina à
se retrouver pour créer un parti de gauche fort.
On pourra l’appeler la Gauche Démocratie
ou autrement mais tous ceux qui se réclament du
socialisme et de la social démocratie doivent savoir
qu’ils ont le devoir d’offrir l’alternative
au peuple burkinabé.