San
Finna N°424 du
30 Juillet au 05 Août 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
ENVOI
DE TROUPES BURKINABE EN COTE D’IVOIRE
CETTE DECISION QUI N’EN FINIT PAS DE CHAUFFER LES
TETES
L’annonce
(après les évènements de Bouaké)
sur l’envoi en Côte d’Ivoire d’un
contingent burkinabé pour assurer la sécurité
du premier Ministre Guillaume Soro, n’en finit pas,
comme on dit, de chauffer les têtes. Des militaires
burkinabé à l’ONUCI, en soi c’était
déjà perturbant mais qu’on dise qu’ils
y sont dépêchés pour assurer la sécurité
du premier Ministre, là, c’était à
vous faire perdre littéralement votre latin.
C’est
que la tendance actuellement en Côte d’Ivoire
(à la faveur du bénéfique Accord
de Ouagadougou) est au dégraissage des forces impartiales.
Comment expliquer dans ces conditions qu’on en soit
au contraire à les étoffer et surtout par
des troupes burkinabé dont l’impartialité,
en l’état actuel des choses, peut-être
encore plus sujette à caution que celle de la Licorne
et de l’ONUCI ?
C’est vrai qu’il est de bon ton de rivaliser
d’ardeur -même si le cœur n’y est
pas toujours- dans le soutien à l’Accord
de Ouagadougou et dans les encouragements à prodiguer
au médiateur. Mais pour autant, en oubliera-t-on
totalement le rôle joué par le Burkina Faso
dans la crise ? Pour nécessaire et impérative
que soit la consolidation de la confiance entre dirigeants
ivoiriens et burkinabé, il faut comprendre que
cette confiance-ci ne puisse s’imposer au point
de gommer un minimum de prudence.
Cette décision, au demeurant, emportait des risques
multiples de frustrations vis-à-vis du sentiment
de fierté nationale. Mais elle pouvait ridiculiser
les Forces de défense et de sécurité
des Forces nouvelles et surtout blesser cette armée
nationale si précieuse qui, aux heures les plus
chaudes (quand le coup d’Etat international était
sur le point d’aboutir), dans un élan de
défi et d’émouvante fidélité,
avait renouvelé son allégeance au président
Gbagbo et fait le carré autour de sa personne.
Voilà à la vérité une nouvelle
très occulte qui déstabilise d’autant
plus qu’elle est ponctuée de confirmations
de la part des autorités burkinabé et de
dénégations de la part des autorités
ivoiriennes ; toutes choses qui finalement amènent
nombre d’observateurs et de journalistes à
relever, à l’exemple du quotidien Le Pays,
que cette mission a des «contours flous ».
C’est le moins que nous avons constaté en
recueillant ici et là quelques réactions
à notre question ci-après :
Quel
jugement portez-vous sur le projet de loi soumis à
l’Assemblée relatif à l’envoi
d’un contingent de Casques bleus burkinabé
en Côte d’Ivoire pour assurer la sécurité
de Guillaume Soro ?
Mady
TRAORE, homme d’affaires : « Si le
gouvernement a demandé aux députés
de voter une loi, ce n’est quand même pas
lui qui a inventé ça. C’est Laurent
Gbagbo lui-même qui a envoyé une lettre de
demande. Pourquoi on nous accuse de manigancer, de ceci,
de cela ? Si ce n’est pas vrai que c’est lui
qui a envoyé la lettre, il n’a qu’à
dire et nous, on va arrêter de se fatiguer. C’est
tout. En attendant, on n’a qu’à laisser
les grands faire leur travail ; nous ne savons pas les
choses secrètes qu’il y a entre eux ».
Me
Hermann Yaméogo, président de l’UNDD
: «On n’a pas d’éléments
suffisants pour se prononcer. On ne sait pas encore si
effectivement le président ivoirien a adressé
une requête à son collègue burkinabé
pour l’envoi d’un contingent afin d’
assurer la sécurité de son premier Ministre.
L’absence de ces éléments d’appréciation
ne peut que relativiser le jugement qu’on a sur
cette affaire.
Ceci étant, et jusqu’à plus informé,
je suis sceptique par rapport à l’envoi de
troupes burkinabé en Côte d’Ivoire
dans le cadre de l’ONUCI pour protéger Guillaume
Soro.
C’est vrai que l’Assemblée nationale
est saisie d’un projet de loi dans ce sens et que
c’est pour ainsi dire, c’est « déjà
dans la poche ». Mais j’aimerais, comme beaucoup
je l’imagine, être rassuré sur le fait
que la saisine de cet organe aura été faite
dans le plus grand respect des pratiques et du droit parlementaire.
Je crains en effet que l’ inscription de ce point
à l’ordre du jour ne se soit faite par un
passage en force et voire peut-être, en négociant
un consensus au sein de l’hémicycle, pour
donner le sentiment qu’on y file le parfait amour.
En tout état de cause, l’Assemblée
nationale, pour ma part, en raison de la nature des élections
qui l’ont mise en place, n’est pas le meilleur
endroit où un consensus optimal puisse se dégager
pour valider une telle décision.
Plus précisément, je ne suis pas enthousiaste
pour un tel envoi parce que nous avons au pays bien d’autres
préoccupations qui nécessitent qu’on
s’y consacre prioritairement au lieu de nous dissiper
permanemment en interventions et autres gesticulations
à l’extérieur.
Et puis, il règne une telle confusion et une telle
opacité dans cette affaire que l’on ferait
mieux, pour ne pas écorner davantage le crédit
de l’Etat, sinon de la retirer purement et simplement
du circuit, de lui apporter les lumières indispensables
pour permettre au peuple d’en juger en toute connaissance
de cause.
Si l’on prend en considération la situation
de la Côte d’Ivoire, sans vouloir décider
à la place des Ivoiriens, je suis porté
à dire que ce dont ils ont le plus besoin, c’est
qu’on l’aide sincèrement à se
réapproprier la souveraineté de leur pays
dans tous les sens du terme. Malgré l’attentat
de Bouaké, le processus de réconciliation
nationale semble irréversible. La donne logique
aujourd’hui est à la réduction des
forces impartiales, avec l’objectif de leur départ,
en toile de fond ; d’où l’illogisme
de renforcer les contingents de l’ONUCI.
Et même s’il fallait le faire, les militaires
burkinabé à mon sens, ne sont pas les plus
indiqués pour cela. Notre présence là-bas,
compte tenu de la fraîcheur des traumatismes due
à notre soutien à la rébellion et
la persistance des craintes qui en résultent, peut
apparaître comme une provocation. Elle peut vexer
inutilement les militaires tant du côté des
Forces nouvelles que des Loyalistes.
Je rajoute aussi que les forces impartiales et le 43 ème
BIMA pourraient y voir comme une suspicion sur leur neutralité
au moment où certains, à tort ou à
raison, en font des suspects dans les évènements
de Bouaké.
Bref, pour tout dire, je suis jusqu’à preuve
du contraire, très réservé par rapport
à ce projet surtout après ce 2ème
démenti des autorités ivoiriennes au sujet
de l’affectation du contingent burkinabé
à la sécurité du premier Ministre.
Je me dis que s’il a été au fond question
d’envoyer des soldats burkinabé en Côte
d’Ivoire, c’était encore et surtout,
ainsi que le reprécise le dernier communiqué
en date du gouvernement burkinabé, pour assurer
la sécurité du premier ministre qui laissait
à désirer après l’attentat
dont il a réchappé. Si maintenant, ce besoin
de protection du premier Ministre par nos soldats est
remis en cause, à commencer par l’intéressé,
logiquement on ne voit plus de raison de les y envoyer
».
Ismaël
OUEDRAOGO, Commerçant : « J’ai
envie de dire aux gens : Causez toujours ; si on ne fait
pas attention, les soldats burkinabé sont déjà
depuis longtemps en RCI, l’Assemblée nationale
n’étant convoquée que pour régularisation.
Ce ne sera pas la première fois au Faso. Pour moi,
ce problème est trop sensible et les deux présidents
ivoirien et burkinabé, en entente avec Soro, pourraient
avoir décidé par calcul de jouer dans le
flou. La surprise peut souvent arranger les choses et
si un tel choix peut aider à protéger le
PM et l’Accord de Ouaga, alors je ne suis pas contre».
Jean-Pierre
SAWADOGO, Enseignant : « C’est bizarre
; on a l’impression que nos militaires sont les
plus doués, les plus honnêtes, les plus irréprochables
du monde, de véritables Rambo pour qu’on
fasse appel à eux de préférence à
tous autres. Quand je pense au sale travail que nous avons
fait dans certains pays de la sous région et surtout
en RCI, je suis perdu.»
Ali
Kaboré, Etudiant : « Une seule réflexion
m’habite devant ce cas énigmatique : les
députés n’ont qu’à refuser
de voter cette loi. Le gouvernement a vraiment versé
notre figure par terre. On dirait que c’est nous
qui tenons coûte que coûte à aller
en Côte d’Ivoire. On nous refuse et nous persistons
; c’est aussi suspect que dégradant. Il faut
arrêter tout ça ».