San
Finna N°429 du
03 au 09 Septembre 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
RETRACTATION
DANS L’AFFAIRE LOCKERBIE
ERREUR JUDICIAIRE OU DEMANTELEMENT DE LA JUSTICE ?
Les
pressions qu’exercent souvent en interaction, les
puissances d’argent (Etats, multinationales..) les
médias, les réseaux maffieux, sur la gouvernance
des Etats, jouent à contre-courant de l’édification
d’un ordre public international et partant, de sa
judiciarisation que l’on célèbre par
ailleurs à travers la création de la Cour
Pénale Internationale. Le rôle que joue la
Libye de ce point de vue est tout à fait édifiant.
Grâce à ses pétrodollars, à
ses multiples ressources en pressions diverses, elle a
contribué à affaiblir de façon spectaculaire,
les bases du droit avec souvent la complicité de
bien de pays qui se proclament les protecteurs de l’idée
du droit et de sa distribution juste et équilibrée.
Parmi les nombreux
cas révélateurs de sa participation à
la privatisation du droit, il en est un actuellement en
cours et qui a la faveur des médias : c’est
le rebondissement dans l’Affaire Lockerbie avec
la rétractation de Ulrich Lumper (ingénieur
suisse) qui, pour beaucoup, lave l’honneur souillé
de Kadhafi. Faut-il aller si vite en besogne ?
Ce n’est pas que dès la commission de cet
acte terroriste qui a coûté la vie à
270 personnes, il n’y ait pas eu d’autres
pistes que celle libyenne. Loin s’en faut : étaient
également indexés la Syrie, l’Iran,
Israël, même l’Afrique du Sud. Mais si
le juge Bruguière, en charge du dossier, a fini
par privilégier la piste libyenne, c’est
à la suite d’un travail minutieux qui a abouti
à l’assemblage d’un faisceau de preuves.
Il y a surtout que le ministère des Affaires étrangères
libyen avait déclaré en 2003 que le gouvernement
reconnaissait sa "responsabilité civile"
et était disposé à payer près
de 3 milliards de dollars aux familles des victimes du
vol Pan Am 103.
Le revirement spectaculaire du témoin Ulrich Lumper,
ingénieur de la société zurichoise
Mebo qui avait dit reconnaître lors du procès
en 2001, un fragment du retardateur destiné à
déclencher une explosion, et le tapage médiatique
qui s’en suit pour conclure à une erreur
judiciaire -donc à la mise hors cause de la Libye-
est sujette à caution. Pourquoi avoir menti et
pourquoi autant tant attendu pour faire ces révélations
?
Le Pays du 30 août passé, dans sa rubrique
Dialogue Intérieur, n’exclut pas, par rapport
à ce témoignage, la possibilité d’un
coup fourré de Tripoli (« Ulrich Lumper a-t-il
été pris d’un profond remords ou a-t-il
été retourné par les services libyens
? »), même si par ailleurs, tout au long de
son article, il reste très prudent.
Ensuite, quand on pense aux pressions que des Etats, des
institutions, des firmes exercent sur les victimes à
chaque fois qu’il est question d’épingler
la Libye dans des faits qui lui sont reprochés,
on ne peut que prendre –sous réserve de vérification
sérieuse- les nouvelles déclarations de
l’ingénieur suisse. En effet, de telles pressions
ont existé dans l’affaire DC10 UTA. Mr Guillaume
Denoix, fils d’une des victimes, en témoigne
: «Tout au long de l'instruction, et encore
aujourd'hui, les pression sont violentes. Ces actions
de déstabilisation ne sont pas toujours venues
de la partie libyenne. La partie française a été
d'une efficacité redoutable. Je citerais la déclaration
de Roland Dumas, alors Ministre des Affaires Étrangères
nous conseillant de "tourner la page", ou encore
la déclaration de Charles Josselin, ministre délégué
à la Coopération et à la Francophonie,
le 23 octobre 2001, à Tripoli, au sujet du DC10
UTA, "On peut en effet […] considérer
que la parenthèse est refermée et que désormais
sur le plan aussi bien culturel que scientifique, technique
et bien sûr économique, la coopération
entre nos deux pays peut désormais se développer
normalement." Autre instance nationale qui nous a
mis des bâtons dans les roues: la justice française,
qui à travers une décision de la cour de
Cassation nous a interdit de porter plainte contre Mouammar
Kadhafi, en vertu d'une "coutume internationale"
dépassée. Nous avons aussi eu droit à
des attaques médiatiques visant l'enquête
et le magistrat instructeur, des livres de commande aiguillant
vers d'autres pistes. Enfin, tout au long du dossier,
la pression d'institutions ou de sociétés
françaises, ce que j'appellerai le lobby économique
franco-libyen n'a eu de cesse de déclarer le dossier
clôturé. Visiblement, nous étions
des empêcheurs de ‘commercer en rond
» (site http://www.terrorisme.net/p/article_49.shtml).
Les mêmes pressions n’auront certainement
pas manqué aussi dans l’affaire Lockerbie
qui gêne, on le voit bien, la reprise tant attendue
du commerce normal avec la Libye.
C’est ce qu’en tout cas, l’opinion a
cru entrevoir dans cette curieuse commission d’enquête
indépendante en Grande-Bretagne qui, comme un cheveu
dans la soupe et au moment même où Tony Blair
s’apprêtait à quitter ses fonctions,
a conclu que Ali al Megrahi, condamné dans l’affaire
Lockerbie, pouvait faire appel du jugement entrepris.
Tout cela semblait bien, pour beaucoup, un peu téléphoné,
donc finalement annonciateur de la rétractation
de Ulrich Lumper.
Au total, cette affaire n’est pas de nature à
rehausser l’image de la justice internationale,
fortement entachée par les récupérations
des justices nationales. Pourrait-on espérer que
cette affaire serve de tremplin pour mettre un peu d’ordre
? En effet, il ne s’agit pas ici de condamner coûte
que coûte la Libye ou bien de l’exonérer
pour l’exonérer. Il s’agit de prendre
la mesure atteinte par la corrosion du droit pour tenter
d’en réhabiliter l’idée et la
pratique. Il faudrait, si la recherche de la vérité
importe à tous, refaire le procès dans les
règles, sans pression aucune, pour libérer
totalement la vérité de cette ténébreuse
affaire.
Si l’on passe vite à l’amnistie, sous
prétexte de laisser le champ libre au commerce,
sans aller au fond des raisons de cette rétractation,
le sentiment dominant restera que Kadhafi, une fois de
plus, a manipulé la justice internationale et que
celle-ci est perdante face à la charge des puissances
médiatiques, d’argent autant que des réseaux
maffieux pourtant dénoncés.