San
Finna N°430 du
10 au 16 Septembre 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
06
SEPTEMBRE 2007
CONFERENCE DE PRESSE A KOSYAM DE BLAISE COMPAORE
ENTRE PRO DADA, MEPRIS ET DENIS DE VERITE
Annoncée
à grand renfort de publicité, la conférence
de presse du 6 septembre 2007 a dû connaître
un fort audimat. Il y avait longtemps que le chef de l’Etat
ne s’était pas livré à cet
exercice et puis, par ces temps de galère, les
Burkinabé avaient besoin qu’on les informe,
qu’on leur remonte le moral en leur donnant quelques
perspectives. Une conférence tenue au palais de
Kosyam, était aussi en soi une invite à
découvrir un lieu des plus prestigieux à
vous faire rêver ou à vous faire sortir de
vos gongs, c’est selon. Est-ce que les attentes
ont été comblées ? Certainement pour
le cercle rapproché mais pour les autres, rien
n’est moins sûr. En effet, les critiques n’arrêtent
pas de monter en houle depuis.
Elles
visent en premier lieu la maximisation sur le décor,
sur la magnificence de la scène comme pour épater
voire anesthésier toute volonté de contestation.
Et de fait, on se serait cru sous les lambris de Versailles
ou dans les palais luxueux du Shah d’Iran où
le clinquant des marbres se disputait aux Gobelin et autres
tapis persans. Ca faisait vraiment « m’as-tu
vu », offensant et plutôt décalé
par rapport à la situation de pauvreté dans
laquelle croupit l’immense majorité des Burkinabé.
Et puis, ces panthères positionnées de chaque
côté du « trône » -avec
un maître de céans à la posture impériale-
n’étaient pas du meilleur goût. Plus
d’un aura pensé avec angoisse à Mobutu
Roi du Zaïre, qui quoiqu’à la tête
d’un pays aux richesses immenses, insupportait déjà
par sa folie des grandeurs.
Blaise Compaoré contre Pascal Thiombiano, Alpha
Barry et Rémi Dandjino, telle était l’affiche
de cette grande rencontre. N’était-elle pas
gagnée à l’avance par le premier ?
Les journalistes effectivement ont paru au début
quelque peu engoncés dans les politesses, craintifs
et à la limite de l’obséquiosité,
ce qui a donné de l’aisance au chef de l’Etat
et même le sentiment qu’il pourrait n’en
faire qu’une bouchée. D’où cette
tendance à verser dans le mépris. Mais les
trois mousquetaires de la RNB, de RFI et de Canal 3 n’ont
pas tardé à reprendre du poil de la bête.
Ils savaient qu’ils seraient aussi jugés
par une opinion aux aguets.
DEBATS AUTOUR DE LA POLITIQUE
Premier round. Pas d’observation : l’attaque
porte sur les élections, l’alternance au
pouvoir, les multiples associations et structures de contrôle,
la Cour des comptes, l’usure du pouvoir, le rôle
de l’opposition, François Compaoré…
Blaise Compaoré choisira de fuir le débat,
de masquer la réalité.
Ne pense-t-il pas que la rotation aux postes de responsabilité
pourrait servir la bonne gouvernance ? Foutaises que tout
cela. Ce qui compte, dira le chef de l’Etat, c’est
la capacité de l’homme à répondre
aux attentes du peuple. Il ne s’agit pas d’un
théâtre où les acteurs se succèdent
sur la scène.
Mais lui-même, va-t-il rebeloter et jusqu’à
quand ? Il fera dans le nébuleux pour finalement
laisser entendre que puisqu’il y est, il y restera.
Comme la vie politique bruit de rumeurs de succession
monarchique et de clivages au sein du pouvoir, Blaise
Compaoré fut interpellé à cet égard.
Il tente de renvoyer tout cela à des inventions
de journalistes pour laisser entendre que même s’il
y avait quelque chose, ça n’a pas atteint
un degré tel que lui, Blaise Compaoré, doive
estimer nécessaire de s’impliquer. En tout
les cas, dira-t-il, François Compaoré, dont
on a relevé les appétits présidentiels,
est un citoyen comme tous les autres, disant, comme pour
prendre l’opinion à rebrousse-poil, que son
frère n’était pas assez visible. Dont
acte !
Quant à l’état de la démocratie,
de la gouvernance en général, pour Blaise
Compaoré, voyons-donc : ce sont de longs fleuves
tranquilles. Tout baigne chez nous : que les jaloux aillent
acheter une corde pour se pendre haut et court ! Il y
a peut-être, concèdera-t-il, à se
pencher sur la question du plafonnement des dépenses
de campagne.
Au sujet des catastrophes que le pays connaît et
qui ont révélé la mauvaise réalisation
de certains ouvrages publics, Blaise Compaoré trouve
qu’il n’y a pas là de quoi fouetter
un chat.
Les questions au sujet du train de vie de l’Etat
peu en rapport avec les possibilités du pays et
celles relatives au gouvernement pléthorique avec
des ministères doublons, soulevées par Rémi
Dandjino, n’ont pas outre mesure ému le chef
de l’Etat qui a tenu coûte que coûte
à rejeter le fait que cela puisse en quoi que ce
soit gêner la bonne gouvernance.
Alpha Barry posera la question de la fermeture de l’IDRI
et des mesures qui frappent les 105 agents du Ministère
des affaires étrangères : Blaise Compaoré,
dans un premier temps, est apparu très sarcastique,
très remonté contre ces fonctionnaires qui
ont osé marcher contre l’Etat, et puis s’avisant
certainement qu’il en faisait trop, il s’en
est remis à la décision de la justice.
S’agissant du conflit entre agriculteurs et éleveurs,
il a cédé à la tentation de la banalisation
en renvoyant ces conflits à des phénomènes
séculaires dont le Burkina Faso n’a pas le
monopole, pour envisager de les traiter à travers
le foncier rural.
Sur l’intervention tardive du gouvernement dans
l’affaire des violences du Centre Sud, après
des réponses emmêlées pour dire qu’il
ne faut pas confondre les rôles des services de
police, de gendarmerie et du gouvernement, il a finalement
avoué qu’étant en vacances à
l’époque des faits, il n’a pas pu en
être informé par le menu. Et là, on
aurait beaucoup à dire sur sa gouvernance carrément
en apesanteur, déconnectée des réalités
comme sur les carences de son service de communication.
Avantage au trio !
DEBAT
AUTOUR DE L’ECONOMIE ET DU SOCIAL
Deuxième round : l’économique et le
social. Blaise Compaoré a semblé par moments
plus à l’aise ici, à en juger par
ses références apparemment maîtrisées
autour des caractéristiques de l’économie
mondiale et de ses influences sur l’économie
des pays comme le nôtre. Il s’en est donné
à cœur joie sur le thème de la croissance
positive, de l’inflation maîtrisée,
bref sur le bon niveau des indicateurs de la gouvernance.
Mais Rémi Danjino a plutôt perturbé
cette assurance en faisant ressortir les divorces criards
qui existaient entre les chiffres quasi mirobolants retenus
par les instances internationales sur les performances
du pays et la triste réalité sur le terrain,
laissant Blaise Compaoré, coi.
Sur la matière coton, il n’a pas méconnu
qu’il y avait des problèmes mais il a montré
que le gouvernement s’efforçait d’y
remédier en restructurant le secteur et en diversifiant
les filières.
Sur la politique de l’éducation et cette
tendance à mettre l’accent beaucoup plus
sur la quantité que sur la qualité et à
s exposer à l’engorgement en bout de chaîne.
La réponse a d’abord été agressive
puis se reprenant, Blaise Compaoré a soutenu que
le gouvernement planchait sur la multiplication des collèges
et lycées et même sur d’autres universités.
Quant à ceux qui soutiennent que sur cette politique
d’éducation, le pouvoir a les yeux plus gros
que le ventre, et que les engagements ne seront pas tenus,
il leur a donné rendez-vous à l’heure
des bilans, assurant qu’il y a l’argent.
Au sujet des privatisations, qu’il impute aux données
de la compétition internationale, il n’a
pas été en mesure de calmer les craintes
quant à leur généralisation au Faso.
Avantage nul !
DEBAT
AUTOUR DE L’INTERNATIONAL
Au plan international et s’agissant de la Côte
d’Ivoire, Pascal Yomboani Thiombiano ne manquera
pas de toupet, lui qui a interpellé le chef de
l’Etat sur ce retournement étonnant de situation
qui l’amène, de la position disons d’antagoniste
à celle de facilitateur. Là, Blaise Compaoré,
qui a vu rouge, a failli en avaler sa langue de courroux.
Une autre question tatillonne posée par Alpha Barry
concernera la valse hésitation au sujet de l’envoi
de troupes pour assurer la sécurité de Guillaume
Soro. Ce qu’on retiendra, à travers les justifications,
c’est que le pouvoir a pris sur lui, sans suivre
la procédure et sans en avoir été
sollicité, d’envoyer des troupes en Côte
d’Ivoire et qu’il entend maintenant, après
avoir été éconduit, rectifier le
tir dès qu’il sera approché de manière
formelle par les parties en présence.
Sur le Togo, les journalistes, histoire de savoir si le
refus de l’UFC de prendre part au gouvernement ne
constituait pas comme une hypothèque sur le processus
et s’il n’était pas par conséquent
prématuré de crier victoire, là,
Blaise Compaoré s’est étonné
qu’on lui pose une telle question. Il s’est
montré étonné qu’on lui pose
une telle question, n’étant pas professeur
en politique, et cherchant ses mots, il concèdera
après coup que l’UFC était libre de
ses positions et que rien n’interdisait qu’
elle participe au gouvernement après les élections.
Interpellé pour dire s’il y a eu ou non offre
de médiation par le Burkina au Niger, visiblement
gêné, le chef de l’Etat eu pour réponse
: «Je ne pense pas que le gouvernement ait demandé
une médiation ». Estomaquant tout de même
! Mais il reconnaîtra cependant que le gouvernement
a laissé entendre que la meilleure voie à
son sens, compte tenu de la situation, serait celle du
dialogue, même si le Niger est libre d’opter
pour d’autres solutions. Bref, le décryptage,
c’est que nous avons demandé la médiation
et qu’on nous a dit « non merci beaucoup».
Venant maintenant à Taiwan, qui prépare
à sa façon un sommet avec les 5 Etats africains
qui le reconnaissent, les journalistes ont demandé
si on avait fait le bon choix en roulant pour Taiwan au
lieu de la Chine de Pékin. Que nenni, dira-t-il,
en égrenant les acquis de cette coopération.
Et quand bien même, les journalistes demanderont
à voir, il n’en démordra pas pour
conclure par cette sortie : il peut même y avoir
dix Chine, ce n’est pas à moi qu’on
demandera des comptes, le Burkina Faso n’est pas
né avec la Chine. Comprenne qui pourra.
Abordant le renouvellement en France marqué du
sceau de la rupture et plus précisément
le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, Blaise Compaoré
s’est contenté de dire qu’il en attendait
la déclinaison pour aviser de la conduite à
tenir.
Et puis, alors qu’on ne s’y attendait pas,
voilà que Alpha Barry la ramène avec les
préoccupations qui pourraient être celles
de Blaise Compaoré au moment où son ami
Charles Taylor, est en jugement. Epaulé par un
Rémi Dandjino pas du tout complexé et par
ailleurs, il faut le dire, au top sur les questions pointues
de gestion, Alpha Barry s’est montré accrocheur,
et en dépit des réactions du chef de l’Etat
à la limite de l’agression, il a insisté
pour avoir réponse à sa question. Et quand
au sujet du rapport des Nations Unies sur la Sierra Leone
impliquant le gouvernement burkinabé, Blaise Compaoré
lui a demandé s’il en avait les preuves,
il a osé répliquer que c’est à
lui en tant que chef d’Etat de dire si oui ou non,
ce rapport était circonstancié. Ici, ce
n’était même pas un dialogue de sourds,
c’était le refus de l’évidence,
le déni de vérité. Avantage sans
discussion, aux trois mousquetaires !
EN
GUISE DE CONCLUSION…
Pour finir cet entretien et ne pas se quitter dos à
dos en raison de la tournure prise par les échanges,
une question a été posée sur le sport
et le football en particulier. Cela ne pouvait que remettre
Blaise Compaoré en jambes, s’agissant d’un
sujet qu’il maîtrise. Il a effectivement assuré
mais cela ne suffira pas à renverser la vapeur.
Ce n’est peut-être pas un KO quoique, mais
certainement une défaite aux points. Cette conférence
a été contre performante pour Blaise Compaoré
mais plutôt gratifiante pour les trois journalistes.
Elle a été par-dessus tout, éclairante
pour les téléspectateurs et le peuple. Pour
tous ceux qui pouvaient encore en douter, elle a permis
de toucher du doigt la gravité des menaces qui
pèsent sur le pays par cette gouvernance surréaliste.
Ca ne fera que faire avancer davantage l’impératif
patriotique pour la refondation et l’alternance.