FORFAITURE
DEMOCRATIQUE AU FASO
AU FOND, ET SI LE TRAITRE, C’ETAIT AUSSI LE PEUPLE
?
Lorsqu’on
parle de l’enlisement de l’Afrique, de son
décrochage du train de la démocratie,
du développement et finalement, de sa vocation
à être l’éternelle évacuée
de l’histoire, il y en a qui en imputent la responsabilité
majeure à l’esclavage, à la colonisation,
à la néo-colonisation. Pour dire vrai,
le préjudice continu qui en résulte pour
le continent est incommensurable ; il porte même
le plus grand contentieux historique dont le règlement
est contrarié par une espèce de conspiration
qui se nourrit d’amnésie, de négationnisme,
de déni de justice internationale. Mais l’Afrique
est, depuis les origines (à commencer par les
rois nègres complices du commerce triangulaire
puis des valets locaux de la colonisation), elle-même
comptable des torts dont elle a été et
reste victime. Le sont en ce moment en particulier ses
gouvernants, ses politiques de l’opposition, ses
leaders de la société civile, ses intellectuels.
On ne refera pas ici l’histoire des Bokassa, des
Idi Amin et autres Mobutu, dont les émules malheureusement,
poursuivent vaillamment le travail. Ils ont été
et restent encore effectivement un mal pour leurs pays,
pour le continent du point de vue matériel et
moral.
De la même façon, on ne peut pas omettre
d’inclure dans l’accusation, les leaders
de partis politiques (singulièrement de l’opposition),
ceux des syndicats, des mouvements de droits de l’homme
et autres associations, des responsables de confessions
religieuses, d’organisations coutumières
sans oublier les intellectuels…. Ils sont aussi,
à des degrés divers, coupables de cette
situation, eux qui, chargés d’éclairer
le peuple, de le défendre, ont souvent fui leurs
obligations par peur ou tout simplement tourné
casaque pour tirer profit des gouvernances prébendaires.
Soit mais jusqu’à présent, il y
a un vaste champ de responsabilité en friche
que l’on se refuse de labourer : c’est celui
du peuple lui-même. On comprend que ce soit délicat.
Le peuple, par définition, c’est l’intouchable
suprême. Il est dans la Constitution, le premier
pouvoir, venant avant l’Exécutif, le Législatif
et le Judiciaire puisque c’est lui qui fonde le
pouvoir. Il faut le respecter, le craindre. Notre Constitution
justement, écrit en son article 166 que «
La trahison de la patrie et l’atteinte à
la Constitution constituent les crimes les plus graves
commis à l’encontre du peuple ».
C’est tout dire !
On relèvera que cette position de prééminence
du peuple a même dans l’histoire, débouché
sur sa sacralisation. Les révolutionnaires français,
par souci de décrocher avec la monarchie absolue
et suspicieux vis-à-vis de la religion (à
leurs yeux, complice sinon génératrice
de la monarchie de droit divin) ont même élevé
le peuple au rang d’être suprême,
autrement dit de Dieu, avec la création d’un
ordre et des célébrations à l’appui.
C’est dire combien est délicate, et pourrait
même apparaître injurieuse, blasphématoire,
toute tentative d’imputer une quelconque responsabilité
au peuple, infaillible par définition. N’est-il
pas le maître d’œuvre, le censeur en
ultime recours de la gouvernance ? Mais voilà,
il en est aussi la victime la plupart du temps.
Pour autant, des hommes ici et là ont quelque
peu osé, comme on dit, franchir le rubicond.
Lorsque Thomas Sankara disait «Quand le peuple
se met debout, l’impérialisme tremble »,
il ne faisait pas dans le nébuleux, dans la complaisance.
Il pointait du doigt le peuple (en donnant en exemple
les révolutionnaires) pour lui dire qu’il
est le seul artisan de sa libération. Norbert
Zongo préjugeait aussi cette supériorité
du peuple lorsque de manière plus critique (et
un rien dépité en raison du climat de
mal gouvernance ambiant), il reprenait à son
compte cette sentence proverbiale que les peuples n’ont
que les gouvernants qu’ils méritent. Là,
il suggérait au peuple de ne pas trop verser
de larmes de crocodile quand il se trouve victime de
la gestion des gouvernants. Ce serait en effet comme
se prévaloir de sa propre turpitude puisque c’est
sa volonté qui fait et défait les dirigeants.
Alors, dans cette vaste accusation de trahison contre
le peuple, il faut reconsidérer les choses. C’est
vrai que celle des leaders et des clercs est constante,
qu’elle est particulièrement sensible dans
ce contexte de régression démocratique
où Blaise Compaoré (non content d’exercer
une troisième mandature dans l’illégalité),
face aux silences coupables, se projette allègrement
au-delà de 2010, en rebondissant insidieusement
sur une question de Alpha Barry par rapport à
ses projets après 2015. Tout cela, encore une
fois, est bien vrai. Mais on ne peut pas, malgré
tout, ne pas appeler en cause le peuple. Le traître,
quand on examine au fond la situation, et que l’on
se remémore les paroles de Thomas Sankara et
de Norbert Zongo, ce pourrait être aussi le peuple
lui-même.
Du reste, il n’est pas rare dans les discussions
d’entendre dire que le Burkinabé n’est
plus le Burkinabé d’antan, que le peuple
est fatigué, vaincu par un pouvoir qui, à
force, lui a inoculé le virus de la soumission.
Et là-dessus, on invoque habituellement le cancer
de la fraude, de la corruption, l’inversion des
valeurs jusqu’au niveau de la jeunesse, dévitalisant
par le fait les énergies populaires.
Est-ce la justification du cliché, du Noir ayant
la vocation à la domination, incapable de s’insurger
contre la fatalité, comme dirait l’autre
? Est-ce la fin ? Peut-être pas. Bien des peuples
ont ainsi touché le fond avant de remonter !
La Rédaction