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San Finna N°432 du 24 au 30 Septembre 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais il n'est de Liberté sans capacité de refus"
 

A vue de monde

SOMMET UNION EUROPEENNE/AFRIQUE
QUAND L’EUROPE S’ACHETE UN DRAME SHAKESPEARIEN EN INVITANT ROBERT MUGABE

Le Sommet UE/Afrique prévu les 8 et 9 décembre prochains à Lisbonne est menacé par des nuages qui ne sont pas à prendre à la légère. Deux camps s’affrontent.

LE CAMP OPPOSE À LA PARTICIPATION DE MUGABE

Il y a le camp emmené par Gordon Brown (et qui compte entre autres le Ministre portugais des Affaires étrangères) qui estime que ce sommet européen ne peut pas se tenir avec la présence de ce même Zimbabwéen Robert Mugabe, qui fait l’objet de sanctions de la part de l’UE. Pour Gordon Brown, la chose est impensable et à son sens, ce qu’il faudrait même à la limite, c’est une extension de ces sanctions aux membres de sa famille plutôt que de lui dérouler le tapis rouge à Lisbonne. Il s’en explique : «La présence du président Mugabe signifierait une levée de l'interdiction de séjour que nous avons collectivement décidée. Je crois que sa présence va miner le sommet, détourner l'attention des problèmes importants qui doivent être résolus», et conclue, catégorique : «Dans ces circonstances, ma présence ne serait pas appropriée». Le ministre portugais des Affaires étrangères, Luis Amado, président en exercice du conseil des ministres de l'UE, a déclaré pour sa part, sans sourciller, que s'il devait choisir, il préférerait « voir à Lisbonne » M. Brown plutôt que M. Mugabe (www.rfi.fr du 22/09/07).

LE CAMP FAVORABLE A LA PARTICIPATION DE MUGABE

En face de ce camp, il y a l’Afrique et dans une certaine mesure, le Portugal, pays hôte, et l’Union européenne.

Le Portugal, qui tient à son sommet, manœuvre à la marge en faisant savoir que les invitations n’ont pas encore été lancées et pour sauver la rencontre, tente d’amadouer toutes les parties.

Bien entendu, la Commission européenne, qui tient aussi à son sommet, a souligné, le vendredi 21 septembre 2007, l’importance de ce sommet UE/Afrique par la voix de son Porte parole, Johannes Laitenberger : « La relation entre l’Europe et l’Afrique ne peut être l’otage d’une situation spécifique ». Et il ajoute : « Cela fait sept ans qu’il y a eu le premier sommet (UE/Afrique) au Caire. Il est temps d’injecter un nouveau dynamisme dans nos relations, dans un cadre mondial qui a beaucoup changé ». Pour lui enfin, ce sommet permettra par ailleurs « de soulever des sujets comme le respect des droits de l’homme ».

Plus incisive, il y a l’Afrique d’où résonnent des contre menaces de boycott du sommet si Mugabe n’est pas invité à Lisbonne. Elles viennent d’abord du président zambien, Lévy Mwanawasa, qui est en même temps président en exercice de la SADC : « En ma qualité de président de la SADC, j’ai toujours insisté sur l’importance du dialogue dans la résolution des conflits et tant que vous n’aurez pas rencontré la personne que vous considérer comme un malfaiteur, vous ne réglerez rien. Ceux qui ont des comptes à régler avec le président Mugabe doivent le rencontrer pour trouver une solution ». Il précise de façon claire et nette : « En ce qui concerne la sous région, notre participation au Sommet UA/UE, est en jeu. Je n’irai pas au Portugal si le président Mugabe est exclu ; ce serait pour nous une perte de temps ».

Mais les menaces viennent aussi de Akwasi Osei Adjei, le ministre des Affaires étrangères du Ghana, dont le pays assure la présidence de l'Union africaine (UA), qui a fait savoir que les chefs d'Etat africains y compris Robert Mugabe assisteront au Sommet Afrique-Europe de Lisbonne, précisant qu’ « Il serait injuste de ne pas inviter un membre de l'Union africaine".

TO BE OR NOT TO BE ?

Si le Portugal et la Commission tentent de trouver un compromis en proposant que le Zimbabwe soit représenté à un niveau inférieur, comme pour les forums UE-Asie où le chef de la junte birmane n'est pas invité, les Africains quant à eux, restent campés sur leur position : c’est tout ou rien, disent-ils !

Voilà une situation de crispation des positions qui donne des sueurs froides au Portugal et partant, à la Commission européenne puisqu’elle accule, comme dans un drame shakespearien à faire un impossible choix entre deux parties : en l’occurrence Gordon Brown et perdre l’Afrique ou l’Afrique et perdre Gordon Brown.

L’EUROPE VICTIME DE SES INCOHERENCES

Mais au fond, si l’on en est arrivé là, l’Europe ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Gordon Brown joue peut-être les père fouettards ou les veuves effarouchées mais il n’en reste pas moins que c’est l’Europe elle-même qui s’est mise dans cette impasse. Si elle ne lève pas les sanctions qu’elle a infligées à Robert Mugabe avant de l’inviter, il y a problème d’éthique mais surtout problème de droit, et cela peut amener très loin, jusqu’à lui contester le rôle qu’elle revendique de défenseur de droits de l’homme, de démocratie.., car elle détricoterait ce qu’elle-même construit en faisant une chose et son contraire. Le cas Mugabe pourrait du reste conduire à exhumer bien d’autres initiatives peu regardantes vis-à-vis des principes qu’elle proclame.

En effet, des dictateurs sanctionnés par l’Europe et même par les Nations Unies, on en a vu reçus en grande pompe dans des présidences, ici et là. Charles Taylor, alors même qu’il était sous le coup de poursuites internationales, a été reçu par Jacques Chirac ! Mugabe lui-même, il y a sept ans, alors qu’il n’était déjà plus un saint, a été accueilli à un sommet, tout cela sans compter le soutien que l’Europe accorde à bien de dictateurs de par le monde, oubliant les guerres, les charniers, les prédations qu’ils occasionnent.

Alors, aujourd’hui, on ne peut pas -comme le fait tout bonnement le président zambien- dire que cette rencontre sera l’occasion de parler des droits de l’homme ou comme le Porte parole de la Commission européenne, lancer à la cantonade que les relations entre l’Europe et l’Afrique ne peuvent pas être kidnappées par une situation spécifique. L’homme d’Harare a déjà été reçu et est-ce qu’il a changé ? Certainement pas !

Cette invitation à venir de Robert Mugabe a beau être spécifique, elle n’en resterait pas moins, si elle est confirmée, porteuse d’atteinte à des principes universels dont se réclament l’Europe et même les Nations Unies et par-dessus tout, oublieuse du drame que vivent des millions de Zimbabwéens au point de menacer l’équilibre de certains pays voisins.

En fait, l’Europe n’est victime que de ses propres incohérences. Cette affaire, d’une certaine façon, la met au pied du mur : si elle est si respectueuse des textes qu’elle se donne et des principes qui fondent son attachement aux droits de l’homme et à la démocratie autant qu’à sa parole donnée, elle doit prendre l’option de résister au chantage du Syndicat des chefs d’Etat africains qui n’a jamais lâché un de ses membres, même lorsqu’était en jeu le destin d’un peuple africain !

VT





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