San
Finna N°433 du
01 au 07 Octobre 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
RAPPORT
2008 « DOING BUSINESS » DE LA BANQUE MONDIALE
UN SOUPÇON DE PISTON ?
LA QUESTION VAUT LA PEINE D’ETRE POSEE
Il
y a l’hyménoplastie qui permet la reconstruction
et la réfection de l’hymen sans traces visibles.
Y aurait-il une volonté de parvenir aux mêmes
fins avec les Etats en insuffisance de crédibilité
grâce à des rapports comme celui de «
Doing Business » ? Il en est qui ne répondraient
pas non.
Justement, le rapport
« Doing Business » de la Banque Mondiale vient
d’apporter un léger crédit à
notre pays. Il le fait passer de la 163 ème place
sur 175 à la 161 ème place sur 178 en 2007/2008,
et le reconnaît également, nous dit le Conseil
des ministres, parmi les cinq pays ayant fait le plus
de réformes au cours de l’année écoulée.
Pour le Conseil des ministres, il y a là plus qu’un
satisfecit. Et il n’a pas manqué de le relever
officiellement en précisant que « pour encourager
le Burkina à poursuivre l'effort d'assainissement
de son climat des affaires, le groupe de la Banque propose
de lancer le rapport 2007-2008 de la région Afrique
à Ouagadougou le 08 novembre 2007 à 14 heures
GMT ».
Voilà donc des progrès, s’ils étaient
objectivés et si surtout ils tiraient effectivement
pour l’essentiel leurs justifications de notre labeur
et de nos richesses nationales (et non de circuits occultes
et d’aides retour), qui devraient être célébrés
par tous les patriotes. Et pourtant, que de questions,
que de réserves !
QUESTIONS
PREJUDICIELLES
Pourquoi c’est au Burkina Faso qu’on fait
le plus de ramdam par rapport à un classement qui
en fait, ne fait que donner deux places au pays ?
Ensuite, pourquoi avoir choisi le Burkina Faso plutôt
que le Ghana, le Kenya et l’Ile Maurice qui devancent
notre pays, pour le lancement du rapport ?
Enfin, si l’on considère les critiques sur
le fonctionnement de la justice chez nous qui vont crescendo,
on peut se demander ce que valent réellement ces
points positifs que sont la mise en place au palais de
justice de tribunaux de commerce spécialisés,
la diminution des coûts d'exécution du jugement
en réduisant les droits d'enregistrement de 4%
à 2% du montant du jugement et enfin la réduction
du nombre de procédures pour créer une entreprise
de 12 à 8 et la réduction de la durée
de ces procédures, de 45 à 34 jours.
Mais plus que toutes ces questions préjudicielles,
il y a des hics, et des hics de taille.
Ils tiennent d’abord à la réputation
déclinante de la banque et partant de bien de ses
structures et interventions, ensuite aux contre rapports
peu flatteurs venant de structures spécialisées
et enfin et surtout, au constat de contre-performance
dressé par le peuple burkinabé lui-même
!
PREMIER
HIC
La Banque Mondiale est de plus en plus critiquée,
discréditée dans ses rapports avec les pays
en développement ou émergents. Parmi ces
derniers, beaucoup comme la Malaisie, l’Indonésie,
le Brésil, l’Argentine, le Venezuela, l’Angola….,
ont même payé leurs dettes à la Banque
Mondiale, cherchant à s’en éloigner
comme de la peste. Ils en sont à demander, à
l’exemple du Venezuela et de l’Angola, la
création d’une Banque du Sud en lieu et place
de la Banque Mondiale.
Des personnalités représentant des partis,
des organisations les plus diverses, y vont aussi de leurs
critiques. Ainsi l’Union nationale pour la démocratie
et le développement (UNDD) réagissant à
un panégyrique tout à fait décalé
de la Banque Mondiale qui donnait la démocratie
burkinabé pour achevée, avait réagi
en ces termes : «La sortie de la Banque est d’autant
plus incompréhensible que précisément,
l’un des maux chroniques de la démocratie,
dénoncé au Burkina Faso de façon
récurrente par l’opposition, est le caractère
factice du multipartisme et la négation des droits
de l’opposition, dont découle l’absence
de communication démocratique » (Annouchka
Yaméogo, Secrétaire nationale chargée
des affaires économiques dans le parti suscité).
C’est le cas aussi d’Eric Toussaint, Président
du Comité pour l’annulation de la Dette du
Tiers-monde (CADTM), auteur de l’ouvrage «
Banque Mondiale, le coup d’Etat permanent : l’agenda
caché du Consensus de Washington ». Pour
lui, le soutien de la Banque Mondiale aux dictateurs et
l’exploitation qu’elle permet des pays en
développement, remonteraient même à
la décolonisation. Et il cite entre autres le fait
d’avoir reporté à la décolonisation,
les dettes contractées du temps de la colonisation
par les anciennes puissances colonisatrices, sur leurs
anciennes colonies.
Greenpeace n’est pas non plus tendre, qui vient
de mettre en relief les connexions de la Banque Mondiale
avec la société OLAM qui négocie
avec de tierces compagnies auxquelles elle rachète
du bois coupé dans l’illégalité
la plus totale en RDC (voir notre éditorial n°
430 du 10 au 16 septembre 2007).
Quant à l’Organisation pour l'Harmonisation
en Afrique du Droit des Affaires (OHADA), elle concentre
en particulier ses critiques justement sur la pratique
« Doing Business ». Ce qu’en dit l’OHAD,
c’est qu’elle «ne semble pas reposer
sur des fondements théoriques incontestables et
que les recommandations de ce rapport, largement perçues
comme idéologiques par un nombre croissant de professionnels
du droit, de l'économie et de l'entreprise, sont
à prendre avec la plus grande circonspection »
(site de l’OHADA, www.ohada.com du 15 février
2007). L’organisation, qui ne conteste pas que ce
travail soit exécuté « par de hauts
fonctionnaires internationaux, économistes publics
très méritants et éminemment respectables
», estime cependant qu’ils ont « relativement
peu d'expérience et de connaissances pratiques
et concrètes du monde de l'entreprise et de ses
vraies difficultés ».
La Banque Mondiale a beau argumenter sur le sérieux
de son travail et suggérer de prendre contact avec
elle pour être mieux informée, l’OHADA
persiste et signe : « …nous continuons de
penser, forts des réserves persistantes qui émanent
de toutes parts, que cet exercice ‘Doing Business’,
en dépit de la grande qualité et de l'indéniable
bonne volonté et sincérité des hauts
fonctionnaires de la Banque Mondiale impliqués,
reste un exercice aléatoire et dangereux ».
Et l’OHADA conclut que cet exercice « très
coûteux et financé sur les fonds publics
de l'aide au développement, déjà
tellement insuffisants » est d’autant plus
à abandonner qu’il porte l’empreinte
de Paul Wolfowitz, cet ancien président de la Banque
Mondiale honteusement remercié pour n’avoir
pas donné le meilleur exemple de bonne gouvernance
dans la grande maison.
DEUXIEME
HIC
Ce deuxième hic tient d’abord à des
contres rapports qui aboutissent, contrairement à
celui de « Doing Business », à des
conclusions qui n’ont pas de chance d’être
évoquées en Conseil des ministres et vantées
dans les médias. Et pour cause !
Le tout premier est celui de la Fondation Mo Ibrahim,
du nom de cet homme d’affaires soudanais milliardaire
qui entend encourager la bonne gouvernance en décernant
chaque année un prix de 5 millions de dollars à
un ancien président ou chef de gouvernement africain
qui aurait pris sa retraite. Eh bien, la Fondation Mo
a publié, sur la base de critères bien précis
(la sécurité, les règles de droit,
les droits humains, le développement économique,
et le développement humain), un Index des pays
africains en fonction de leur gouvernance. Son classement
de 48 Etats africains répertoriés, a donné
les résultats suivants : l'île Maurice, les
Seychelles, le Botswana, le Cap Vert, l'Afrique du Sud,
le Gabon, la Namibie, le Ghana, le Sénégal,
et Sao Tomé sont les 10 pays qui ont les meilleurs
indices de bonne gouvernance. Le Burkina Faso n’est
classé que 21 ème, arrivant même au
niveau de la CEDEAO, après les pays suivants :
Bénin, Cap Vert, Ghana, Mali, Sao Tome et Principe,
Sénégal alors qu’un classement de
la Banque Mondiale rendu public ce mois de juillet 2007,
le propulsait (tenez-vous bien) 1er en matière
de bonne gouvernance au sein de la CEDEAO et 7e sur les
52 Etats concernés par ce rapport !
Mais on pourrait peut-être soupçonner Mr
Mo Ibrahim, l’homme d’affaires, d’avoir
ses amitiés et de manquer d’expérience
en la matière. Ca ne serait certainement pas le
cas de la très réputée Transparency
International qui vient de publier son dernier rapport
encore moins élogieux pour la gouvernance du Burkina
Faso, c’est le moins qu’on puisse dire. Notre
pays, qui avait déjà glissé, entre
2005 et 2006) de neuf places dans le classement des pays
les plus corrompus (se classant donc en 2006 à
la 79 ème place), vient de dégringoler en
2007 à la 105 ème place. Sa note obtenue
est très en dessous de la moyenne : 2,9 points
sur 10. En comparaison le Danemark est 1er avec une note
de 9,4 sur 10 et la Somalie est 179 ème, la dernière,
avec 1, 4 sur 10.
Voilà qui est totalement en contradiction avec
les couronnes dressées par « Doing Business
» aux fronts de nos gouvernants !
Au-delà de ces rapports qui peuvent tous, au fond,
être critiquables, il y a le sentiment du peuple
burkinabé, premier bénéficiaire en
principe des retombées de la bonne gouvernance,
qui est sans appel.
TROISIEME
HIC
Si on laisse de côté les appréciations
qui peuvent venir des structures relais de la Banque Mondiale
voire du pouvoir (qui font les appréciations que
l’on sait sur la gouvernance du Burkina Faso) pour
interpeller le commun des Burkinabé, l’opinion
est implacable : il y a mauvaise gouvernance caractérisée
par la corruption effrénée, l’insécurité,
la cherté de la vie, la pauvreté qui dérape,
l’absence de justice, le manque de démocratie…
De plus en plus de spécialistes du droit le reconnaissent,
et ce ne sont pas les opérateurs économiques
dernièrement réunis à Bobo autour
du premier Ministre qui démentiront cette constatation,
eux qui souffrent de la monopolisation du secteur économique
par une minorité liée au pouvoir. Faire
des affaires au Burkina Faso est difficile quand on n’a
pas ses entrées ! Autant de choses qui mettent
particulièrement en relief le divorce qui existe
entre les indicateurs positifs généralement
arrêtés au niveau de certaines institutions
internationales par rapport à notre pays et la
réalité sur le terrain. C’est du reste
ce que dernièrement, faisait ressortir le journaliste
Rémi Dandjinou lors de la conférence de
presse donnée par le chef de l’Etat à
Kosyam le 6 septembre dernier, n’obtenant qu’une
réponse emberlificotée de ce dernier.
Alors
qu’on se prépare à célébrer
en grande pompe cette gratification de la Banque Mondiale,
il convient d’être plus que jamais circonspect,
pour ne pas être victime de manipulations. Car quand
on pense à la détestable pratique qui consiste
à s’acheter des élections, des prix,
des diplômes Honoris Causa.., à manipuler
jusqu’aux chiffres avec des complicités insoupçonnées,
on pourrait n’avoir affaire qu’à une
opération de reconstitution de crédit. Alors,
ayons en mémoire cette dénonciation de l’OHADA
qui demande la suppression des rapports « Doing
business », estimant que l’exercice «représente
à terme et par construction, un grand danger pour
le développement économique et humain et
la stabilité des Etats ».