San
Finna N°434 du
08 au 14 Octobre 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
FRANCE/RWANDA
RECHAUFFEMENT CLIMATIQUE ?
Y
aurait-il comme l’effet d’un réchauffement
climatique entre Kigali et Paris ? Il faut croire en effet
que cette brise heureuse soufflerait dans les deux capitales
depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. On
l’avait déjà ressenti avec des petits
mots aimables que l’on s’adressait de part
et d’autre mais maintenant, on semble être
sur le point de faire le saut. C’est ce qui ressort
de la dernière visite de Jean de Gliniasty, Directeur
de l’Afrique au Quai d’Orsay, une visite qui
selon Paris, visait à « cerner les voies
et moyens pouvant conduire à la reprise des relations
normales » (in Le Monde du 1/10/07). On revient
de loin !
LE
JOUR OU TOUT S’EST GATE
A force d’entretenir des relations privilégiées
avec le président rwandais Juvénal Habyarimana
favorisant de fait les Hutu au détriment des Tutsi,
le sort allait s’abattre sur la France. Le 6 avril
1994, un missile abat l’avion du président
rwandais. C’est la grande catastrophe. On pointe
du doigt les Tutsi.
Avril-juin
1994 : 800 000 d’entre eux sont exterminés
en trois mois alors que les accusations fusent de toutes
parts notamment contre la France
Juillet
1994 : les Tutsi accèdent au pouvoir par
la voie des armes. Le conflit franco-rwandais gagne en
force, entraînant comme effet une politique de défrancisation
du pays.
Fin
1994 : le Tribunal pénal international
pour le Rwanda est constitué par l'ONU.
1996
: pour venir à bout des génocidaires
repliés au Zaïre, allié à l'Ouganda
et aux rebelles de l'Est du Zaïre, le Rwanda envahit
le Zaïre et aide le front rebelle dirigé par
Laurent Désiré Kabila qui renverse en 1997
le président du Zaïre Mobutu Sese Seko.
1998
: une mission d'information de l'Assemblée
nationale française, dans un rapport très
contesté, rejette la responsabilité de la
France.
Dans une ambiance à couper au couteau entre les
deux pays, Kigali accusant la France d’être
complice du génocide, cette dernière accusant
Kigali d’être à l’origine de
la mort de Juvénal Habyarimana, on voit venir le
clash.
24
novembre 2006 : Kigali rompt ses relations diplomatiques
avec Paris. La justice française venait, après
inculpation, de lancer 9 mandats d’arrêt internationaux
visant des dignitaires rwandais dans l’attentat
du 6 avril 1994 à Kigali.
Aujourd’hui,
et depuis septembre, une mission de réconciliation
est partie du Quai d’Orsay pour Kigali.
LA
RECONCILIATION EN MARCHE
Avec un Bernard Kouchner au Quai d'Orsay, il fallait s’attendre
à ce que les choses bougent entre les deux capitales
ce d’autant que dans ce dossier comme dans bien
d’autres, Nicolas Sarkozy ne semble pas rejeter
le bénéfice d’inventaire.
Kouchner, lui, a vécu les évènements
sur le terrain et en a été mortifié
: "J'ai su, au Rwanda, pourquoi les juifs étaient
morts". C’est dans un documentaire de Jean-Christophe
Klotz qu’il s’exprimait ainsi et avec des
mots forts, il dénonçait le génocide
en cours, en appelant alors en vain l’Elysée
à intervenir préventivement.
Dans sa préface à « Rwanda »,
il enfonce le clou : "J'ai marché dans les
bouillies humaines, cheminé sur des crânes
frais (...). Je ne pourrai jamais fermer les yeux sans
revoir les milliers de prisonniers tutsis entassés
».
Il y a une réparation historique à opérer
qui passe par le rétablissement des relations entre
les deux pays, et Bernard Kouchner s’y attelle par
des déclarations et des gestes. Le Rwanda, dit-il,
est "un des seuls pays qui marchent bien" en
Afrique. Ca provoque des remous. Il bat un peu en retraite
mais en tenant toujours dur sur le processus de réconciliation.
En attestent les contacts directs noués dernièrement
à New York, en marge de l’assemblée
générale des Nations Unies entre Kouchner
et le ministre des affaires étrangères rwandais.
LES
EMBUCHES SUR LE CHEMIN DES RETROUVAILLES
Pour parvenir à cette reconstitution des bonnes
relations entre les deux pays, il y a bien des montagnes
à traverser. Si en Afrique, il n’est pas
compliqué de donner des injonctions à la
justice, ce n’est pas toujours évident en
France. Or, les Rwandais, pour être plutôt
disposés en faveur de l’administration Sarkozy,
n’en demandent pas moins à cette dernière,
de mettre un terme aux 9 mandats internationaux en question.
Voici un os de taille sur lequel planchent actuellement
à Kigali, les deux parties.
On comprend qu’il soit difficile à la partie
française, sans éléments nouveaux,
d’obtenir une suspension des neuf mandats d'arrêt.
Les juge Marc Trévidic et Philippe Coirre, qui
ont en charge l’instruction depuis que le juge Bruguière
a demandé sa disponibilité en juin dernier,
auront la décision par rapport aux réquisitions
du Parquet. Si les avocats des personnalités rwandaises
s’activent auprès des nouveaux juges pour
dégeler les relations entre Kigali et Paris, les
parties civiles n’en sont pas moins en action pour
les maintenir dans les liens de la prévention.
On voit bien les enjeux : donner satisfaction aux Rwandais
mais encourir l’accusation d’une ingérence
du politique dans la justice.
Bernard Kouchner a beau ‘slalomer’ («
Je ne sais pas qui a tiré. D'un côté
comme de l'autre, les révélations paraissent
aussi suspectes que les preuves semblent minces »),
le dilemme reste aussi épais d’autant que
le Rwanda a aussi mis en branle sa procédure interne
pour poursuivre la France pour complicité avec
les génocidaires. De façon plus large, il
a engagé une démarche de repentance, s’adressant
à tous ceux qui comme la France à ses yeux,
ont eu un rôle, non seulement dans la guerre rwandaise
des années 90/94 mais aussi dans le génocide
des Tutsi.
Une autre embûche tient aux effets en chaîne
que pourrait entraîner une réconciliation
entre Kigali et Paris, emportant une quelconque reconnaissance
de la France dans le drame. Déjà en Algérie,
la question de la repentance bat son plein, emmenant Abdelaziz
Bouteflika à se crisper sur cette demande de pardon
pour les torts causés au peuple algérien.
Demain, ça risque d’être au tour du
Tchad, de la Centrafrique et surtout de la Côte
d’Ivoire. Alors, on comprend que la diplomatie française
marche sur des œufs !