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Hebdomadaire burkinabè paraissant le Lundi
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San Finna N°439 du 12 au 18 Novembre 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais il n'est de Liberté sans capacité de refus"

 

QUE PENSENT MAGISTRATS ET AVOCATS BURKINABE
DES MANIFESTATIONS DE RUE DES HOMMES DE LOI AU PAKISTAN ?

Des responsables de partis politiques, de syndicats, de mouvements de droits de l’homme, de confessions religieuses, d’associations en tout genre, qui par la force de leur mobilisation, de leur courage, affrontent et font reculer voire même chuter des pouvoirs autocratiques, on en a connus mais des magistrats et avocats prenant les rues pour affronter les chicottes, les grenades lacrymogènes afin de défendre le respect de la justice et de la constitution, c’est plus rare, c’est même extrêmement rare. Il faut fouiller pour en trouver un pur exemple.

Le Pakistan a tout pour être la référence à partir du combat que les magistrats et avocats ont engagé depuis les agressions du chef de l’Etat Pervez Mussharaff contre la justice et plus spécifiquement depuis son coup d’Etat qui lui a permis de violer frontalement les institutions pour tenter de mettre la justice à sa botte. Depuis, à l’appel de l’ancien Président de la Cour Suprême (symbole de cette résistance), les rues sont prises d’assaut par les hommes de loi et leur soutien. Tout le monde a compris qu’au-delà du cas du juge Iftikhar Muhammad Chaudhry, des intérêts des magistrats et des avocats, c’est tout l’échafaudage démocratique qui les garantit et qui garantit la paix sociale, qui est ici en cause. Il faut y voir la raison essentielle qui a conduit Benazir Buttho, la chef de file de l’opposition, à rompre littéralement ses contacts avec le camp Mussharaff pour revendiquer un leadership qu’elle voyait menacé.

Quand on pense au Pakistan, à la capacité de violence qu’il recèle et qui depuis des années, s’est matérialisé par des assassinats de nombreux hommes politiques, d’attentats meurtriers de toutes sortes pour se cristalliser aujourd’hui en un terrorisme islamique parmi les plus sanglants, on mesure le courage de ces hommes de loi qui savent que de prendre la rue équivaut pour eux, à prendre un risque majeur. Entre les islamistes et l’armée gouvernementale, on ne sait pas qui en fait le plus usage !

En même temps qu’on les respecte, on se demande, dans une Afrique où le noyautage de la justice, où les violations de constitutions sont monnaie courante, les démocraties galvaudées, où sont ces magistrats et avocats auxquels revient en premier lieu, la défense, le pilier sur lequel repose toute organisation juste des collectivités humaines et duquel dépend l’exercice sain et indépendant de leur profession. Qui mieux que des magistrats et avocats pouvaient chez nous répondre à notre interrogation ?

Nous nous sommes dirigés vers eux où une opportunité, une cérémonie de prestation de serment, nous a permis d’en rencontrer quelques-uns d’entre eux.

RENE BESSOLE BAGORE, MAGISTRAT AU TRIBUNAL ADMINISTRATIF

San Finna : Que vous inspire la lutte que mènent, au Pakistan, avocats et magistrats ?

René Béssolé Bagoro (R.B.B), magistrat :
Par rapport à ce qui se passe au Pakistan avec le mouvement de magistrats et d’avocats, à première vue, ça peut paraître contraire au principe de la séparation des pouvoirs qui veut que chaque pouvoir ne vienne pas s’immiscer dans la gestion des affaires menées par l’autre. Le pouvoir judiciaire, son rôle, c’est de dire le droit. Maintenant, à y réfléchir de manière approfondie, on se demandera qu’est-ce que veut dire veiller à l’application régulière de la loi.

C’est là qu’on peut comprendre le problème qui se passe parce qu’il s’agit -dans ce cas Pakistanais- du fait qu’on a enlevé le Président de la Cour suprême de son poste. Vous voyez alors que là, on porte atteinte à un des piliers de l’Etat de droit, en atteignant même le pouvoir judiciaire dans sa hiérarchie la plus élevée. A partir de ce moment, est-ce que les magistrats doivent s’asseoir et dire que, comme c’est une décision gouvernementale, ils ne vont rien faire ou doivent-ils penser que c’est une façon de contester leur indépendance ?

Je suis de ceux qui pensent que lorsqu’une décision politique vient porter atteinte à l’indépendance de la justice, il faut que les premiers concernés puissent réagir. Je dois avouer que je regrette un peu que les autres collègues de la Cour suprême n’aient pas démissionné parce qu’en enlevant le président de cette cour pour nommer un nouveau, c’est comme si on faisait croire qu’il suffit qu’il y ait un président de la Cour suprême acquis pour pouvoir avoir tous les juges pendant que les décisions sont prises à la majorité.

Je pense qu’à partir du moment où on a enlevé le président de la Cour suprême et en y mettant quelqu’un d’autre, c’est une façon de dire que le reste des juges ne comptent pas. Pour moi, je pense qu’il ne s’agit pas d’une contestation du régime en place, il s’agit de se battre pour le respect du droit. Il s’agit de se battre parce qu’on a atteint le pouvoir judiciaire. Je pense que je comprends le mouvement des magistrats et avocats.

San Finna : Le président n’a-t-il pas naturellement le droit de placer le Président de la Cour suprême qu’il veut ?

RBB :
Oui ça c’est vrai mais il faut voir les circonstances dans lesquelles est intervenu ce changement. Vous n’êtes pas sans ignorer qu’en réalité au Pakistan : c’est parce qu’on demande au président Musharraf de quitter son rôle de chef des armées et également il n’était pas sûr qu’on puisse valider sa candidature. En enlevant donc le président de la Cour suprême, c’est parce qu’il se dit que ce dernier est proche de l’opposition et celui qu’il a mis comme nouveau président, c’est aussi parce qu’il pense qu’il va lui rendre une décision favorable.

Donc, c’est une façon d’avoir la justice avec soi et je pense que quand c’est comme ça, il faut réagir. Sinon, effectivement, le chef de l’Etat a le pouvoir de nommer les gens mais quand cela intervient à un moment où on met le président de la Cour suprême en résidence surveillée, là je pense qu’au-delà de son individualité, il faut voir l’institution judiciaire qui peut être manipulée au gré des autorités politiques.

San Finna : Pouvons-nous nous attendre à de tells manifestations en Afrique et au Burkina Faso en particulier quand on sait que des infidélités vis-à-vis de la Constitution, subsistent ?

RBB :
D’abord, je ne dirai pas qu’il faut réagir dès qu’il y a des atteintes à la Constitution. Mais dès lors qu’on porte atteinte au pouvoir judiciaire dont le rôle est de veiller au respect de la loi, vous voyez bien que ça pose un problème.

Si on porte atteinte à l’institution qui est chargée de veiller à la régularité de l’application de la règle de droit, il va sans dire qu’on n’entend pas respecter les règles. Sinon, bien évidemment, s’il y a des atteintes à la constitution, des infidélités, il n’appartient pas aux magistrats détenteurs du pouvoir judiciaire, de manifester. Mais dès lors que portant atteinte à la constitution, on porte atteinte à son autorité, il est tout à fait normal que les magistrats manifestent.

Maintenant, si ce qui se passe au Pakistan se produisait en Afrique, au Burkina, je vais vous décevoir parce que je dirai non. Je dirai non parce qu’en réalité, le magistrat africain et burkinabé en particulier, n’a pas encore conscience de l’importance de son rôle, du fait qu’il est un pilier important de l’Etat de droit.

Je ne dis pas qu’il faut contester. On n’en a pas le droit mais je dis que dès lors qu’on porte atteinte au pouvoir judiciaire, le magistrat ne doit plus se contenter de dire : « J’ai l’obligation de réserve » alors que l’arbre sur lequel il doit s’asseoir est en train d’être scié.

San Finna : Un mot sur la prestation de serment de ce jour de Me Salifou Dembélé ?

RBB :
Je pense que quand un juriste de la trempe de Mr Dembélé, qui a été du reste mon professeur, vient dans le corps judiciaire, il ne peut que faire profiter de ses connaissances, ce pouvoir. Je ne doute pas un instant qu’il sera d’une très grande utilité, l’ayant connu à l’université et connaissant ses compétences. Aujourd’hui, c’est un sentiment de joie qui m’anime de le voir arrivé dans le monde du Barreau.

ME YANOGO RENE, AVOCAT A LA COUR

Me Yanogo René, avocat : 
Cette question m’inspire une réflexion première : les avocats et les magistrats ont pris conscience qu’ils sont deux forces de la justice et qu’ensemble, ils doivent lutter contre toute forme d’injustice et je salue cette façon d voir les choses parce que nous sommes les deux piliers sur lesquels doit se reposer une activité judiciaire saine. Après quoi, je pense que c’est une bonne chose que les avocats et magistrats aient le courage de dire non à cette forme d’injustice qui consiste pour un chef d’Etat d’enlever qui il veut, de nommer qui il veut et au moment qu’il veut.

Je ne sais pas comment les textes sont faits au Pakistan mais même s’il appartient au chef de l’Etat de nommer ou de révoquer le président de la Cour suprême, ce qui est important, ce sont les circonstances dans lesquelles le président de la Cour suprême a été démis de ses fonctions et ça, c’est un défi qui est relevé à la justice, et les avocats et magistrats étaient les mieux indiqués pour dire non à cette injustice.

San Finna : Ne sont-ils pas avant tout légalistes ?

Me Yanogo :
Etre légaliste, ça veut dire qu’on ne doit pas manifester son mécontentement vis-à-vis de l’injustice ? C’est d’ailleurs être légaliste que de dire non à l’injustice. Donc, c’est tout à fait normal, la marche, la lutte. Ce sont des formes d’expression, des formes de revendication des droits lorsque vous ne pouvez pas revendiquer vos droits parce qu’il y a un arsenal qui est en place ne vous permettant pas de vous exprimer. Il ne vous reste plus que ça. Et je pense que les magistrats et avocats légalistes le sont jusqu’au bout quand ils décident de marcher pour manifester leur mécontentement devant une situation d’injustice.

San Finna : En Afrique et particulièrement au Burkina, pouvons-nous nous attendre à de telles manifestations quand on sait que des infidélités vis-à-vis de la constitution existent et prennent même racine ?

Me Yanogo :
Vous me demandez de pouvoir prédire. Ce que je sais, c’est que c’est une question de courage et lorsqu’il y a une suprême injustice, toutes les formes de revendication doivent être utilisées par les avocats comme par les magistrats pour dire non. Parce que nous sommes les premiers à connaître ce que c’est que la loi, à connaître là où se trouvent les limites des acteurs de la justice. Et lorsque la justice est violée de façon flagrante, il serait souhaitable que les gens manifestent par les moyens les plus appropriés y compris par les marches.

San Finna : Un mot à l’endroit de Monsieur Dembélé, désormais Me Salifou Dembélé ?

Me Yanogo :
Je lui souhaite une belle carrière, pleine de succès. Je sais qu’en droit, il n’y a plus rien à lui apprendre. Il nous a formé à l’Université, il connaît ce qui l’attend. La profession d’avocat a aussi ses exigences. Je lui souhaite vraiment de s’y épanouir. Je vous remercie.

ME SALIFOU DEMBELE, AVOCAT LA COUR

San Finna : Pour commencer, quel est votre sentiment aujourd’hui par rapport à votre prestation de serment ?

Me Salifou Dembélé :

Je vous remercie beaucoup. C’est vrai que c’est un moment solennel. Aujourd’hui, je suis avocat. Qu’est-ce que je vais faire ? Je pense que je vais déjà essayer de faire comme on le dit : « défendre la veuve et l’orphelin » mais aussi je vais essayer de faire en sorte que les clients aient une entière satisfaction du travail qui nous est demandé.

L’objectif que je recherche, c’est de redorer un peu le blason de l’avocat qui, aujourd’hui, est mal perçu par la population parce que de manière traditionnelle, on pense

que l’avocat est quelqu’un qui cherche de l’argent mais ce qui l’intéresse ce n’est pas forcément défendre les gens. Je pense qu’on a une autre fonction, c’est une fonction de conseil et d’assistance, et ces deux fonctions doivent aujourd’hui être mises en exergue et je vais y œuvrer.

San Finna : Comment appréciez-vous le mouvement entrepris aujourd’hui par les avocats et magistrats pakistanais ?

Me Salifou Dembélé :
Par rapport à cela, je pense que toutes les personnes intéressées par la matière juridique ne peuvent qu’approuver ce mouvement. Il s’agit véritablement d’une violation flagrante de dispositions de la constitution qui ont été élaborées et que le président pakistanais met à mal, ce qui a mis en place une situation d’Etat d’urgence. C’est vrai que la constitution prévoit qu’on peut la décréter mais dans des conditions spécifiques et elles n’étaient pas remplis.

Les plus impliqués aujourd’hui dans cette situation, c’est ceux-là qui connaissent le droit, ce sont les professionnels du droit. J’approuve entièrement cette pratique et je pense honnêtement qu’il ne faut pas qu’on perçoive les pratiquants du droit comme des gens qui sont à la botte simplement du pouvoir mais que ce sont des gens qui osent pour pouvoir assurer l’application stricte et rigoureuse des normes constitutionnelles. Et à ce titre, je ne peux qu’approuver ce qu’ils sont en train de faire aujourd’hui au Pakistan.

San Finna : En Afrique et au Burkina, des infidélités vis-à-vis de la constitution demeurent : pouvons-nous nous attendre un jour à de telles situations ?

Me Salifou Dembélé :
Je pense que ça devrait être similaire à ce qui se passe au Pakistan mais ici, le gros problème est qu’au niveau de l’Afrique (il faut être réaliste et dire la vérité), le pouvoir judiciaire de manière générale est inféodé au pouvoir politique. De manière générale, ceux-là qui ont la possibilité de dénoncer des pratiques abusives, notamment contre la constitution, ne le font pas parce que eux-mêmes sont plus ou moins impliqués. Ils ont des postes politiques ou ont des associations politiques vis-à-vis du pouvoir, et c’est la raison pour laquelle je dis qu’il y a une inertie réelle lorsqu’on assiste en Afrique à des violations de normes constitutionnelles.

La raison évidente pour moi est celle-là. Je pense qu’il faudrait qu’on fasse la distinction entre la profession qu’on exerce et éventuellement les tâches spécifiques que l’on peut être amené à mener. Tout citoyen d’un pays souhaite le développement de son pays, ça c’est clair. Personne ne veut que son pays aille en arrière. Donc si des gens militent dans le sens du respect des normes constitutionnelles, c’est pour que le pays puisse aller de l’avant. Donc, il n’y a aucune raison que les choses se passent autrement.

Mais attention, le problème c’est qu’il y a le politique qui arrive souvent à s’accaparer le pouvoir judiciaire de telle sorte que le pouvoir judiciaire ne peut même pas faire quoi que ce soit. Et dans l’hypothèse du Burkina, il va être très difficile aux magistrats ou au corps des avocats de pouvoir mener une telle pratique si la situation du Pakistan advenait.

San Finna : Une jeune génération est là aujourd’hui et qui semble bien déterminée à changer les choses, n’est-ce pas ?

Me Salifou Dembélé :
Bien entendu mais je pense que si la génération est dominante, aujourd’hui le gros problème, c’est une question de pressions. Vous voyez, nous avons par exemple au niveau du Barreau, un nouveau syndicat d jeunes magistrats, syndicat qui pose souvent des doléances qui ne sont pas prises en compte parce qu’en fait, la vieille garde, les caciques sont dans ces syndicats plus ou moins proches du pouvoir et ils font tout pour que les actions des jeunes ne puissent aboutir. On dit toujours que la roue tourne. C’est nous qui allons arriver bientôt et on pourra mener à bien le respect des normes constitutionnelles.

Que pouvons-nous retenir de tout cela, s’agissant d’un Burkina Faso, où le nombre des juges acquis n’est pas insignifiant, où la sur monopolisation des organes de l’Etat dont celui de la justice, est notoire ? Il y a, contrairement à cette conclusion de domestication des hommes de loi à laquelle on parvient si souvent, en germe, une volonté de réhabilitation émanant des jeunes qui ne se satisfont pas de devoir exercer leur profession dans le silence du mépris de la loi et de leur dignité. C’est ça qui est le plus important quand on pense aux capacités de répression de toutes sortes contre les fortes têtes au sein de la justice et des auxiliaires de la justice. L’avenir n’est pas obstrué ; l’esprit d’indépendance et de courage, on le pressent, pourrait un jour aussi souffler au Burkina Faso.

TN


 




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