VISITE
AU FASO DE MR JOHN D. NEGROPONTE,
SOUS SECRETAIRE D’ETAT ADJOINT AMERICAIN
ON RESTE SUR SA FAIM
Si
l’on devait faire le point du séjour
de John D. Negroponte au Burkina Faso, cela pourrait
tourner autour de trois observations. La première
concerne les interrogations qui ont précédé
sa venue, la deuxième, cette espèce
de goût d’inachevé qui persiste
après son départ ; et la troisième
enfin, la raideur du pays de l’Oncle Sam par
rapport à la question des subventions.
INTERROGATIONS
John D. Negroponte n’est pas n’importe
qui : Sous Secrétaire d’Etat adjoint,
donc deuxième personnalité officielle
du Département d’Etat américain.
Ce n’est pas de la gnognote ! Mais avant d’en
arriver là, il en a fait du chemin et accumulé
des responsabilités : 1er Directeur des renseignements
nationaux (DNI), Ambassadeur des USA en Irak, Représentant
permanent des USA aux Nations Unies, employé
dans le secteur privé par la Compagnie Macgraw-Hill
à New York. Sa carrière diplomatique
proprement dite, il l’avait déjà
commencée en 1960 et servi à différents
postes en Asie, Europe, Amérique Latine. C’est
donc un homme doté d’un prestigieux «
background » qui était attendu à
Ouagadougou.
Mais la curiosité et les questionnements que
suscitait sa venue tenaient aussi à son passé
quelque peu sulfureux. Du reste, L’Observateur
Paalga du 15 novembre n’a pas manqué
de le rappeler, sous le titrage « L’Axe
du mal ne passe pas par Ouagadougou » en empruntant
ainsi aux descriptifs d’un journaliste français,
Arthur Lepic : « Pour rétablir l’ordre
en Irak, Washington a fait appel au meilleur spécialiste
de la contre insurrection : John Negroponte. Celui-ci,
formé lors des guerres du Viêt-Nam et
du Cambodge, dirigea personnellement les escadrons
de la mort en Amérique centrale et finança
les Contras du Nicaragua en organisant un trafic de
cocaïne vers les Etats-Unis. Dès son arrivée
à la Maison-Blanche, George W. Bush l’avait
réhabilité en le nommant ambassadeur
à l’ONU. A ce poste, il conduisit des
campagnes de diffamation contre Hans Blix et mit en
place un espionnage généralisé
des membres du Conseil de sécurité
».
Voilà qui complète la réputation
de celui qui devait, au cours d’une tournée
ouest africaine, passer par le Burkina Faso.
John
D. NEGROPONTE en entretien
avec Blaise COMPAORE |
Ceci
dit, sa venue était surtout source d’interrogations
parce qu’on se demandait ce qui avait
bien pu motiver ce périple africain et
ce qu’il viendrait dire en particulier
au Faso. Les supputations allaient bon train
: pour sûr, se disait-on, il ne pouvait
pas éluder la crise ivoirienne, surtout
qu’il en avait longuement parlé
en Côte d’Ivoire où il était
déjà passé ? On se disait
aussi que puisque c’est dans l’air
du temps, on ne pouvait pas ne pas évoquer
la démocratisation en Afrique, les OGM
et |
certainement le terrorisme qui explique grandement
l’activisme américain actuel sur le continent.
Peut-être aussi que l’adjoint de Condoleeza
Rice aurait affaire à quelques interrogations
par rapport aux subventions, préoccupation
majeure des Burkinabé quand on sait que sur
la question, les USA sont quelque peu raides dans
leur position vis-à-vis du continent.
Alors que les commentaires allaient bon train, par
le truchement de la presse, on apprendra que l’émissaire
américain venait au Faso pour évaluer
la démocratie et examiner les conditions de
la mise en œuvre de la base américaine
en Afrique. Tiens, tiens, tiens ! Si tel était
le programme, l’homme aurait certainement du
pain sur la planche en raison de la délicatesse
des problèmes à évoquer.
Le Sous Secrétaire d’Etat est effectivement
venu au Burkina Faso et la deuxième observation
qu’on peut faire, maintenant qu’il est
parti, c’est qu’on reste plutôt
sur sa faim, car tous ceux qui se perdaient en conjectures
sur la raison de sa venue ne sont pas, pour l’essentiel,
avancés.
LE
GOUT D’ INACHEVE
Ni le Communiqué de presse porté à
la connaissance de l’opinion, ni l’échange
que Mr Negroponte a eu avec les journalistes, n’ont
véritablement étanché la soif
des Burkinabé.
Il y a d’abord des questions comme celle des
OGM qui, semble-t-il, n’ont pas été
abordées.
Quant à celles qui étaient annoncées
comme les plats de résistance, on ne peut pas
dire que l’opinion en gardera un souvenir impérissable.
Prenons d’abord la question de l’évaluation
de la démocratisation.
Venir au Burkina Faso pour évaluer la démocratie
sans s’entretenir avec la majorité et
l’opposition, binômes incontournables
de la démocratie, c’était inconcevable.
Or, qu’est-ce qui s’est passé ?
John D. Negroponte a certes globalement apprécié
le processus démocratique en Afrique (soit
dit en passant, avec une certaine langue de bois)
et s’agissant spécialement du Burkina
Faso, s’il a rencontré comme de bien
entendu, la majorité et pour faire bonne figure,
accordé un petit déjeuner à la
société civile, par contre il a royalement
ignoré l’opposition. Cela seul suffit
à dire que l’opinion qu’il se fera
de la démocratie sera peu crédible,
mais peut-être aussi avait-il déjà
son siège fait sur le sujet avant de venir
au Burkina Faso, ce qui expliquerait cela.
Quant à l’autre plat de résistance,
la question des bases militaires, on n’en aurait
pas parlé, foi de Negroponte ! Il aurait été
seulement évoqué la question de l’aide
américaine pour la formation et l’équipement
des Casques bleus burkinabé en partance pour
le Darfour. Juste prudence ? C’est possible.
En Afrique, c’est, on le sait, un sujet d’une
extrême délicatesse car la plupart des
pays gardent le plus mauvais souvenir qui soit des
bases militaires étrangères. Au Burkina
Faso, en particulier, il y a une réticence
historique à accepter l’implantation
de forces militaires étrangères sur
le sol national.
On l’aura compris : la visite du Sous secrétaire
d’Etat était une visite diplomatique
dans le plus pur style et certaines questions se devaient
de n’ être évoquées qu’à
huis clos. L’opinion ne pouvait avoir que des
os à ronger. Et l’on peut deviner, sans
trop se tromper, à l’application avec
laquelle l’émissaire a verni l’image
du régime, que les Américains étaient
demandeurs de quelque chose.
En effet, on ne parle pas autant des performances
démocratiques du pays quand l’opposition
crie à son dévoiement, suivie en cela
jusque par l’Union africaine, si on ne cherche
pas à plaire. On ne peut pas, avec autant de
distance par rapport aux réalités, parler
des progrès accomplis en matière de
commerce, de lutte contre la corruption quand la liberté
d’entreprise garantie par la constitution est
bafouée par la monopolisation du secteur par
quelques dizaines de personnes du « clan »
et que Transparency International dans son dernier
classement des pays les plus corrompus, épingle
le Burkina Faso en le faisant dégringoler de
26 places. Il ne faut pas aller chercher de midi à
14 heures pour comprendre les arrières pensés
d’une telle visite. On a besoin du Burkina Faso,
qui a une position stratégique dans la sous
région, des capacités de persuasion,
d’ingérences multiples prouvées.
Et s’il faut récupérer tous ces
« atouts » pour les mettre au service
de la lutte contre le terrorisme, eh bien ce n’est
pas la pragmatique Amérique qui aura des problèmes
de conscience pour cela.
Mr Negroponte n’est peut-être pas allé
jusqu’à dédire Herman Cohen pour
affirmer que le Burkina Faso n’est plus dans
« L’Axe du mal », mais bon, c’est
un peu tout comme : « allons-y, allons-zons
donc ». Mais avancer comme le fait le Sous
secrétaire d’Etat qu’il n’y
a pas de crainte pour le terrorisme en Afrique de
l’Ouest et que c’est l’une des raisons
qui n’a pas tellement retenu le sujet, on peut
demander à voir. Il suffit effectivement de
penser à la situation qui prévaut à
cet égard au Nigeria, un peu moins au Niger
et au Mali.. et aux réseaux qui existent avec
les groupes terroristes maghrébins et internationaux,
pour prendre avec nuances ses propos !
C’est dire finalement que par rapport à
tout ça, les Burkinabé, tout en restant
sur leur faim, n’en pensent pas moins !
LES
RAIDEURS AMERICAINES
Qu’en est-il alors de ce qui actuellement préoccupe
au plus haut point, la majorité du peuple burkinabé,
c’est-à-dire le problème des subventions
en général et de celles américaines
en particulier, véritable cauchemar pour nos
millions de personnes vivant de l’or blanc au
Faso ? Eh bien là, les masques tomberont. On
a beau vouloir se concilier les bonnes grâces
du régime, on n’ira pas jusqu’à
faire une quelconque concession dans ce domaine. Sur
ce point, Mr Negroponte est resté droit dans
ses bottes et n’a pas hésité ainsi
que le rapporte la BBC, à écarter toute
illusion : « les subventions aux producteurs
américains de coton seraient maintenues aussi
longtemps que celles de l’Union européenne
». Réponse cinglante de l’émissaire
américain, qui a dû laisser plus d’un
pantois puisque jusqu’à présent,
aucune réaction officielle n’est venue
de tous ceux qui disent être au-devant de la
lutte contre les subventions !
Que peut-on dire au total ? Peut-être que Mr
Negroponte a trouvé son compte dans cette visite
; peut-être aussi que c’est le cas pour
le gouvernement qui, fort à propos, s’est
réjoui après son dernier conseil des
Ministre, de « l’accroissement du
programme d’aide au développement de
même que la coopération militaire
».
Mais que gagne réellement le peuple dans tout
cela ? L’accroissement du programme d’aide
au développement, il n’en verra sûrement
pas beaucoup de retombées ! Quant à
l’accroissement de la coopération militaire,
il ne servira que les intérêts de quelques-uns.
Et sans ces assouplissements, à défaut
de la fin des subventions qui auraient quelque peu
desserré l’étau sur les conditions
de vie de millions de personnes vivant du coton, eh
bien, la réponse, c’est «Bézef
» pour ces millions de Burkinabé et d’Africains
en général !
VT