POINT
DE VUE
LA BOUCLE DU MOUHOUN,
EPICENTRE D’UNE REBELLION VIRTUELLE ?
Dans
une déclaration datant de septembre 2007 et
publiée seulement le 27 novembre dernier par
notre confrère Le Pays, 28 organisations de
la société civile ont exprimé
la détresse des populations de la région
de la Boucle du Mouhoun, pourtant considérée
comme le grenier du Burkina Faso. Cette initiative,
plein de lucidité et qui ne manque pas d’audace,
rencontrera-t-elle une oreille attentive du côté
de nos dirigeants ou suscitera-t-elle au contraire
un royal mépris à l’instar de
la précédente ? Le développement
discriminatoire dans un pays recèle le plus
souvent les germes d’importants conflits communautaires
pour ne pas parler des rébellions, et il serait
irresponsable de penser que cela n’arrive qu’aux
autres.
BOUCLE
DU MOUHOUN
(Carte Ambassade de France)
|
Les
mangeurs qui gravitent autour du pouvoir de
Blaise Compaoré auront du mal à
parler de démarche «d’aigris
» ou de « manipulation politicienne
subversive » s’ils veulent garder
un minimum de crédit auprès du
grand Chef et ne pas se voir déguerpis
de la mangeoire. La raison est toute simple
: les organisations de la société
civile de la région de la Boucle du Mouhoun,
signataires de la déclaration relative
au peu d’intérêt accordé
par les gouvernements successifs au désenclavement
de cette région, ont pris le soin de
ne pas associer à leur |
démarche
un parti politique. Mieux, elles émanent
de toutes les couches et catégories sociales
dont certains de nos gardiens des valeurs morales
et éthiques comme les chefs coutumiers
et les confessions religieuses. Au regard de
la verdeur des propos pour des hommes généralement
enclins à la pondération, on imagine
le dépit qui les habite. Ils ont déclaré
tout haut ce que certains racontent tout bas.
La région de la Boucle du Mouhoun est
quasiment délaissée et il faut
tirer la sonnette d’alarme pendant qu’il
est temps au risque de laisser croître
des frustrations pouvant conduire à des
situations dramatiques. |
Que peut bien ressentir un natif de la région
de la Boucle du Mouhoun, lorsqu’on lui explique
que l’enclavement de sa région est du
à la volonté du centre d’obliger
les commerçants du Yatenga installés
dans les Hauts Bassins, à ne pas se départir
de Ouagadougou ? Vérité ou élucubration,
on ne saurait le dire. Toujours est-il que le maire
de la capitale est cité dans tous les commentaires
comme celui qui en a convaincu le président
du Faso.
Ce sentiment d’abandon répandu dans la
Boucle du Mouhoun est également partagé
par les ressortissants des Hauts Bassins. Il ne suffit
pas d’occulter les problèmes pour les
solutionner. Lorsque la crise a éclaté
en septembre 2002 en Côte d’Ivoire, l’une
des raisons évoquées était que
les différents régimes avaient abandonné
à son sort, le septentrion ivoirien pour ne
s’occuper que du développement du Sud.
Les gens du Nord, indiquait-on à l’époque,
ne supportaient plus d’être marginalisés
dans leur propre pays. D’autres arguments farfelus
ont été développés pour
absoudre ceux que l’on présentait comme
de simples mutins. Or, le Nord ivoirien, à
notre connaissance, n’avait jamais été
aussi bien représenté dans une régime
ivoirien que sous celui de Laurent Gbagbo. L’Assemblée
nationale, le Conseil économique et social,
la Cour suprême, étaient entre autres
des institutions présidées par des Nordistes
et on ne parle pas de l’équipe gouvernementale,
ouverte on s’en souvient, à des personnalités
de l’opposition (dont Mme Henriette Diabaté)
à l’issue du forum de réconciliation
organisé à l’initiative du même
Gbagbo et présidé par un certain Seydou
Diarra à Yamoussoukro. Autant de gestes d’apaisement
qui n’ont pas attendri les cœurs des jeunes
Nordistes qui ont tenté l’aventure des
armes. Personnellement, nous n’avons jamais
pris au sérieux la thèse des policiers
et gendarmes déchirant des cartes d’identité
ivoiriennes parce que leurs titulaires seraient du
Nord. Le soutenir, c’est insinuer que sous les
régimes d’Houphouët Boigny, d’Henri
Konan Bédié et de Robert Guéi,
l’Etat ivoirien ne recrutait que des gens du
Sud dans les corps militaires et paramilitaires. Aucune
protestation n’a été élevée
pendant cette période sur la question, et il
est impensable que Laurent Gbagbo ait rompu en moins
d’une année de pouvoir, l’équilibre
régional au sein des Forces de défense
et de sécurité de son pays.
Le temps des propagandes nous semble révolu
et il faut voir la réalité en face pour
appréhender ce qui pourrait bien se passer
chez nous si d’aventure, quelques soldats prenaient
les armes et s’accrochaient dans les brousses
du Mouhoun pour revendiquer un développement
équilibré du pays !
Il n’y a pas de doute qu’ils obtiendraient
la sympathie de tous les frustrés de la zone
et le mouvement pourrait s’étendre rapidement
aux régions des Hauts Bassins, des Cascades
et pourquoi pas du Sud Ouest ? Côté soutien
militaire, il n’y a aucun doute à se
faire. Le Burkina Faso a été accusé
à maintes reprises d’ingérence
dans les crises ayant secoué des pays voisins
dont la Côte d’Ivoire est le dernier en
date. Des voisins pourraient trouver l’occasion
rêvée pour nous régler les comptes.
Toute une impressionnante quincaillerie militaire
pourrait être déversée pour nous
ramener des décennies en arrière sur
le plan du développement. N’oublions
pas que si la Côte d’Ivoire est encore
debout, c’est parce qu’elle est bien nantie,
ce qui n’est pas le cas du Burkina Faso.
Qui veut la paix doit préparer la paix, et
cela commence par l’endiguement du sentiment
d’injustice au sein des populations. C’est
le sens qu’il faut donner à la déclaration
très patriotique des organisations de la société
civile de la Boucle du Mouhoun dont il faut louer
le courage au royaume du « Yelkayé »
(NDLR : il n’y a pas de problème). Le
président Compaoré a tout intérêt
à prendre le message avec tout le sérieux
requis s’il ne veut pas que les cadres de la
région cooptés dans son système
finissent par être considérés
comme des potiches de la même manière
que les ressortissants du Nord (si la description
qu’on leur prête est juste) caricaturent
des personnalités comme Mamadou Koulibaly et
Laurent Dona Fologo en dépit des prestigieuses
fonctions tenues. Il peut se mettre à l’écoute
des prétendus vigilants de son système
qui pensent qu’il suffit de tout peindre en
rose pour que tout soit beau et qui expliquent toute
critique par le fait de politiciens aigris et jaloux
de ses succès.
Quelqu’un a dit que « Le pire malheur
de la patrie, c’est autant l’ambition
du héros que les desseins du traître
». Prenons garde et cessons de jouer à
l’autruche si nous aimons véritablement
ce pays !