TUNISIE/BURKINA
FASO
RESSEMBLANCES ET DISSEMBLANCES
D’UN MODELE DEMOCRATIQUE FERME
Qu’est-ce
qui peut forcer la comparaison entre deux pays comme
la Tunisie et le Burkina Faso ? L’un est maghrébin,
ayant une ouverture sur la Méditerranée
et quasiment installé au nombre des pays émergents
; l’autre est subsaharien, enclavé et classé
avant-dernier dans l’indice de développement
du PNUD. Pourtant, si on gratte un peu, on verra qu’il
y a entre eux, matière à rapprocher comme
à différencier.
RESSEMBLANCES
Chacun
de ces pays vient de fêter avec faste
les 20 ans de son 1er responsable au pouvoir.
Blaise
Compaoré, numéro 2 du régime
sous la révolution (1983/1987) a pris
le pouvoir le 15 octobre 1987 par un coup d‘Etat,
un fratricide en quelque sorte puisque c’est
son
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compagnon et frère d’armes, Thomas
Sankara, qui en a fait les frais en perdant la
vie. De l’autre côté, avec
Zine el-Abidine ben Ali, numéro 2 également
du régime de Habib Bourguiba (1957/1987),
il s’est certes agi le 7 novembre 1987,
comme on dit d’un coup d’Etat médical
sans effusion de sang mais qui a pris aussi les
allures d’une espèce de trahison
d’un fils à l’endroit de son
père. |
Mais
au-delà de ces similitudes dans la prise du pouvoir,
il en est de plus frappantes qui concernent la gestion
même du pouvoir. L’un et l’autre ont
réussi à doter leurs pays de mécanismes
représentatifs de la démocratie classique,
à organiser régulièrement des élections
« disputées » sans pour autant pratiquer
la démocratie. Cette prouesse, ils la doivent
à une interprétation et pratique abusive
des constitutions de leurs pays qu’ils violent
à l’occasion pour se pérenniser
au pouvoir, à la faveur d’élections
verrouillées.
Tous deux ont domestiqué l’appareil d’Etat,
de nombreux partis d’opposition comme de syndicats,
de mouvements de droits de l’homme, de confessions
religieuses et d’organisations coutumières.
La technique utilisée en Tunisie comme au Burkina
Faso, est tout entière dans la feintise, dans
l’art d’afficher une totale adhésion
à la séparation des pouvoirs, au pluralisme
tout en vidant ses principes de toute réalité
grâce entre autres à la corruption, à
la violence, aux fraudes..., ce qui n’empêche
pas ici et là de verser des larmes de crocodile
sur les divisions, les faiblesses de l’opposition.
Le système fonctionne d’autant plus à
perfection qu’à l’extérieur,
on n’ y voit que du feu ou qu’on s’en
accommode parce que ça ne fait pas de vagues.
Ce que les partenaires n’aiment pas en effet,
on le sait maintenant, ce sont les pouvoirs qui font
trop de bruit et laissent trop de traces, de salissures,
dans leur façon de gouverner. Pour en avoir pris
bonne note, le Burkina Faso et la Tunisie ne manquent
pas de soutiens à l’extérieur pour
les donner en exemple dans leur manière de conduire
avec efficacité leurs pays et leur faciliter
l’accès aux aides. C’est un parapluie
qu’ils ont su se confectionner qui les protège
à bien des égards pour les excès
en tout genre dans la gestion de leurs pays.
Mais la ressemblance majeure entre les deux pouvoirs,
c’est qu’ils sont des autocraties fonctionnant
en circuit fermé et grâce au soutien de
leurs clans qui ont entre leurs mains quasiment tous
les leviers économiques.
DISSEMBLANCES
Les deux pays pratiquent la démocratie fermée
avec des nuances cependant.
Comme s’il en avait fait le trop-plein et qu’il
peut maintenant s’en passer (ayant la haute main
sur l’essentiel), le Burkina Faso pratique un
art plus subtil et plus cynique de la violence : celle
qui porte sur le moral, sur la situation professionnelle,
économique, familiale… Cette forme de violence
« soft », le pouvoir burkinabé en
maîtrise parfaitement l’art ; il n’a
plus besoin de se salir les mains, d’ encombrer
les prisons, d’interdire les journaux... En Tunisie,
on en est encore à interdire des partis, des
mouvements de droits de l’homme, à embastiller
et même à torturer le cas échéant…
Une autre différence réside dans la répartition
des fruits de la croissance. C’est vrai que chez
les Tunisiens comme chez les Burkinabé, l’emprise
monopolistique des « familles » sur l’économie
est indiscutable mais on voit beaucoup plus les retombées
de la croissance en Tunisie qu’au Burkina Faso.
Mais il n’empêche qu’à l’extérieur,
l’opinion est plus sensible au déficit
de démocratie dans ce pays contrairement au Burkina
Faso où elle a tendance à attribuer à
l’opposition la pleine responsabilité de
ses propres turpitudes.
Une autre différence (ceci expliquant peut-être
cela) s’est manifestée à l’occasion
de la célébration des 20 ans de pouvoir
de Blaise Compaoré et de Ben Ali. Alors qu’au
Burkina Faso, on s’est contenté d’autoglorification,
en Tunisie, on a fait preuve de plus de subtilité
et de réalisme en mêlant dans la célébration,
la rétrospective et la prospective, les louanges
et les critiques.
Comme
si le numéro un tunisien avait pris en
compte les critiques portant sur le manque de
mesures d’ouverture concrètes consécutives
à ses promesses de 2004, il a cette fois-ci
décidé de doubler le montant de
la subvention fixe réservée au financements
des partis représentés à
la Chambre des Députés, d’augmenter
la subvention réservée à
leurs journaux, de favoriser les activités
des partis dans les espaces publics. Et ce n’est
pas tout : lors de son Discours à Radès
le 7 novembre dernier, Ben Ali a décidé
de faire du Conseil supérieur de la communication,
« une institution dotée d’une
personnalité propre et de l’autonomie
financière », de renforcer les attributions
de ce conseil, d’abaisser de |
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20
à 18 ans l’âge minimum pour
être électeur, de réduire
le nombre d’électeurs de 600 à
450 dans les bureaux de vote, de renforcer l’Observatoire
national des élections en vue de plus d’indépendance,
d’augmenter le nombre de sièges à
pourvoir, de faire en sorte qu’aucune liste
ne puisse obtenir plus de 75 % des sièges
à pourvoir, de faire en sorte qu’à
l’Assemblée nationale (quoi qu’il
en soit), près d’1/3 de sièges
revienne toujours à l’opposition
… |
Ainsi
donc, si le Chef de l’Etat burkinabé semble
penser que trop de pouvoirs ne gâte pas son pouvoir,
ce n’est pas le cas en Tunisie où Ben Ali
paraît conscient, lui, que trop de pouvoir détruit
le pouvoir.
Il
ne faut cependant pas être dupe et trop forcer
les différences : un système autocratique
ne s’ouvre jamais totalement, sachant que la démocratie
réellement ouverte est son plus grand danger.
Il y a seulement ceux qui s’enferment jusqu’à
l’explosion et ceux qui savent s’ouvrir
même à doses homéopathiques. C’est
certainement le processus que vient d’engager
le Tunisien et qui le particularise quelque peu par
rapport au Burkinabé. Sinon, pour l’essentiel,
c’est « kifkif bourricot » !
La Rédaction