San
Finna N°447 du
21 au 27 Janvier 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
RUPTURE
DANS LA POLITIQUE AFRICAINE DE LA FRANCE
LE RAPPEL MUSCLE DE BOCKEL A SARKOZY
QUI LAISSE CEPENDANT DUBITATIF
Jean-Marie
Bockel, le patron de la « Gauche moderne »
en France, a secoué le cocotier à l’occasion
de ses vœux de fin d’année. Le Secrétaire
d’Etat chargé de la Coopération et
de la Francophonie, comme Rama Yade lors de la visite
controversée de Mouammar Kadhafi, n’a pas
usé de circonvolutions pour taper dans la fourmilière
en affirmant l’impérieuse nécessité
de mettre enfin en œuvre les promesses faites par
le Président au sujet de la rupture avec la Françafrique.
Une sortie d’autant plus fracassante qu’elle
prend donc également l’allure d’un
rappel à l’ordre à Nicolas Sarkozy
qui semblait avoir tourné le dos à son discours
de Cotonou. Ils laissent pourtant ceux censés l’apprécier,
mi-figue, mi-raisin.
PROPOS
ENGAGEANTS ET PROMETTEURS
Sans
gants, le ministre relève l’inefficacité
de l’aide et propose de « s’interroger
sur ce qui n’a pas marché pour comprendre
comment redonner à l’aide au développement,
sa raison d’être ».
Le premier écueil qu’il relève d’emblée,
c’est « la mauvaise gouvernance, le gaspillage
des fonds publics, l’incurie de structures administratives
défaillantes, la prédation de certains dirigeants
» ; et il s’explique : « quand je
vois que 40 milliards d’euros quittent chaque année
le continent pour aller s’investir ailleurs, je
me dis que certains Africains ont bien peu confiance dans
leurs propres capacités à développer
leurs pays ». Il pose là une question
essentielle, impertinente, et il poursuit : comment peut-on
avoir des matières premières dont les prix
montent et ne pas se développer ? Comment peut-on
parler de bonne gouvernance quand dans un pays, la minorité
mène un train de vie luxueux alors que les indicateurs
sociaux stagnent ou régressent ? Voilà qui
ne discrimine pas entre les chefs d’Etat. Si ceux
qui sont à la tête de pays producteurs de
matières premières sont plus coupables de
mal gouverner leurs pays, ceux qui sont à la tête
de pays pauvres, et qui ne promeuvent que le seul développement
d’une élite alors que l’immense majorité
de la population connaît les affres de la pauvreté,
n’ont pas pour autant des circonstances atténuantes.
On pourra ainsi appeler en cause pour responsabilité
solidaire, Bongo, N’Guesso, Déby comme Compaoré,
Wade, Eyadema…
Les
choses ont si duré que le Secrétaire
d’Etat en vient même à lâcher
les mots abhorrés : conditionnement de l’aide
à la gouvernance, un concept
« kouchnérien » banni sous Chirac,
remis au goût du jour avec des arguments forts.
Tenez. Il dira : «Si des jeunes Africains
sont poussés sur le chemin de l’exil
et de l’immigration, c’est en raison
de la mauvaise gouvernance qui fait qu’ils
ne croient plus en l’avenir de leurs propres
pays ». Il touche ici du doigt la question
si cruciale de la désespérance de
la jeunesse africaine, que ne manquaient pas d’évoquer
sans écho jusqu’à présent,
certains opposants africains, pour en appeler à
une remise à flot de la démocratie,
il brise aussi la lecture réductrice jusqu’à
présent faite de la gouvernance en abordant
la question de la mal démocratie. Bockel
affirme alors sûr de lui : « La feuille
de route tracée par le président de
la République sera mise en œuvre, et
je serai l’un des artisans de sa réalisation.
Là, à la limite, on glisse du volontarisme
au comminatoire avant de tendre même vers
le reproche.
Jean-Marie
BOCKEL
(Photo AFP)
En effet, que fait Bockel lorsqu’il relève
que « la rupture annoncée à Cotonou
tarde à venir » lorsqu’il dénonce
dans la Françafrique la préservation d’intérêts
particuliers, la défense de quelques rentes de
situation et qu’il accuse cette Françafrique
de freiner « la refondation voulue par le président
de la République », sinon au fond que de
reprocher au numéro un français de ne pas
faire suivre ses promesses d’actes concrets !
C’est cette audace qui confère aux propos
de Bockel une certaine attraction. « Je veux assainir
la relation entre la France et l’Afrique, je veux
que cessent les interférences de ceux que le président
Sarkozy a qualifié à Cotonou ‘d’émissaires
officieux qui n’ont d’autre mandat que celui
qu’ils s’inventent’ » : il ne
fait là que réciter la leçon de choses
de Cotonou. C’est cela, répétons-le,
qui donne de la résonance à son «
Je veux signer l’acte de décès de
la Françafrique.
On ne peut pas aller aussi loin, s’engager aussi
personnellement sur les brisées de quelqu’un
qui vous a fait ce que vous êtes et duquel on dépend,
sans garantie. Et comme pour prouver qu’il ne parle
pas pour parler, il a déjà ficelé
ses propositions qu’il compte soumettre au président
de la République afin d’activer les réformes
dans les relations franco-africaines. Parmi elles, un
mécanisme d’évaluation portant sur
les 10 pays les plus aidés par la France en matière
de gouvernance, au sens large : démocratie, droits
de l’homme, lutte contre la corruption, environnement
des affaires… Voilà qui devrait présager
de grands bouleversements.
DOUTES
ET INSUFFISANCES DU DISCOURS
Mais
pour pétillants, déterminants et iconoclastes
qu’ils soient, les propos du Secrétaire d’Etat
présentent des insuffisances et soulèvent
des doutes.
C’est vrai que la Françafrique est bâtie
sur l’injustice, le gaspillage, les bakchichs, l’expatriation
de fonds énormes au détriment du continent
mais les profiteurs ne sont pas toujours les seuls gouvernants
africains. Il y a aussi, au-delà des missi dominici
autoproclamés, les multinationales, certains partenaires
multilatéraux ou bilatéraux, comme en témoignent
les scandales de plus en plus fréquents qui les
impliquent. C’est à ce niveau aussi qu’il
faut agir car c’est surtout de là que viennent
ces si fortes protections qui confortent la Françafrique
et ses réseaux.
Les insuffisances viennent aussi de la politique en matière
de sécurité militaire et de défense
qui ne vise pas toujours, comme on veut bien le dire,
à seulement aider à la stabilité
des pays partenaires. Plusieurs fois, elle a servi d’appui
aux accords léonins qui ont perpétué
l’exploitation de l’Afrique après la
décolonisation et parfois même, protéger
des dictateurs, provoquer des coups d’Etat, des
rébellions. On ne peut pas enterrer la Françafrique
en laissant sans changement, cette coopération
en matière de sécurité militaire
et de défense, comme on ne peut en faire les obsèques
sans revoir de fond en comble les accords de coopération
iniques signés aux lendemains des indépendances.
Mais il n’y a pas que des insuffisances, il y a
les doutes.
De la même façon qu’on doute que la
jouvencelle Rama Yade ait pu tenir les propos qu’elle
a tenus lors du séjour de Kadhafi sans les instructions
ou l’approbation de Sarkozy, on ne peut imaginer
que Bockel, le « bleu » au gouvernement, ait
seulement pris sur lui d’avoir une telle liberté
de ton vis-à-vis du chef de l’Etat. Le doute
peut même virer à la crainte d’une
connivence malsaine, destinée à faire du
marketing, à endormir l’opinion, à
la nourrir d’illusions, face à des sondages
ou à des enjeux défavorables pour le numéro
un français. Nous sommes en plein, ne l’oublions
pas, dans la démocratie d’opinion !
La visite de Kadhafi, c’est clair et net, n’a
servi ni Sarkozy ni l’image de la France, et si
Rama Yade, du jour au lendemain, est devenue superstar,
c’est parce que par ses mots désormais célèbres
("Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays
n'est pas un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste
ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang de ses
forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de
la mort"), elle a pansé les douleurs d’une
France qui avait mal à son âme de voir ainsi
fouler au pied, ses principes sacrés, et ainsi
la « pilule Kadhafi », administrée
par Sarkozy pour cause de « real politik »
ne lui est pas restée tant que cela en travers
de la gorge. En ce moment également, en raison
de l’effet combiné de la mise à l’encan
mal vécue par les Français, de sa vie privée
et de ses variations et rétractations notamment
par rapport au pouvoir d’achat, Nicolas Sarkozy
connaît une chute de sondage l’amenant au-dessous
de 50 % d’opinion favorable. Bockel pourrait n’être
qu’une autre thérapie, un autre euphorisant
de circonstance. Fichtre : si le président Sarkozy
lui-même (après avoir promis, juré,
craché, de respecter ses promesses de rupture africaine)
se renie en adoubant les barons de la Françafrique
et en se commettant justement avec ceux qu’il avait
qualifié hier d’«émissaires
impatronisés», comment peut-on croire que
l’engagement de son Secrétaire d’Etat
puisse s’imposer au sien ? Ce serait la République
à l’envers !
Il est à remarquer d’ailleurs que pas plus
que les dictateurs africains n’ont tremblé
au lendemain du Discours de Cotonou, ils ne frémissent
aujourd’hui après les exhortes de Bockel,
persuadés qu’ils ont suffisamment acquis
de pouvoir, d’argent, de moyens de pression sinon
de preuves pour éviter que l’ordonnancement
de la Françafrique ne soit quant au fond troublé.
Enfin, même s’il y avait quelques velléités
de donner suite au Discours de Cotonou et aux propos de
Bockel, le monde a tellement évolué que
les dictateurs auront toujours le loisir de se jeter dans
les bras de la Chine, de l’Inde ou du Brésil,
voire même des USA.
Alors,
tout cela va-t-il finir en grand « pshitt »
? Ne jurons de rien. Bockel, même s’il ne
faisait pas de fixation sur son avenir politique (quoique
!) pourrait avoir à défendre sinon des principes,
sa dignité. Alors peut-être que sa sortie
ne procède pas d’une mise en scène
mais d’une décision autonome, bien mûrie.
Il pourrait, lui aussi, avoir mordu à l’hameçon
des promesses de campagne, spécialement au sujet
de celle portant sur la rupture et aujourd’hui il
ferait partie de la majorité des Français
qui reviennent de leur illusion première. Alors,
ses propos peuvent effectivement apparaître comme
une menace, un moyen de pression, sinon un casus belli
qui annoncerait une démission, au cas où…
En attendant, le défi est lancé et la polémique
-sinon l’espoir- remise en selle. Instruits cependant
par le passé, les peuples africains, avant de crier
victoire, attendrons de voir venir, en croisant les doigts
pour que la révocation de l’Etat de grâce
ne prive pas Nicolas Sarkozy (au cas où il serait
cette fois-ci décidé à rompre) de
la possibilité de réaliser ce qu’il
aurait gagné à faire, les pieds sur la table,
au temps fort de l’idylle avec le peuple de France
!
V.T
DERNIERE
MINUTE
Le
conseil des Ministres du Gabon, particulièrement
choqué par les propos de Mr Bockel, a pondu un
communiqué pour répondre vertement au ministre,
et dénoncer les clichés qu’il véhicule.
Le communiqué fait ressortir que "si la France
estime que l'Afrique lui coûte cher, il lui revient
souverainement d'en tirer les conclusions, sans être
obligée de se justifier de façon aussi péremptoire"
et il profère ni plus ni moins que la menace de
se tourner vers "des partenaires plus respectueux
de la dignité de ses peuples et de la souveraineté"
des Etats africains. La balle est dans le camp de Sarkozy
: Bongo et son pétrole ou le ministre d’ouverture
Bockel et ses valeurs !