Mise à jour le 10/02/2008
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San Finna N°450 du 11 au 17 Février 2008
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais il n'est de Liberté sans capacité de refus"
 

A vue de monde

FRANCE-TCHAD
CES RELATIONS INDEFENDABLES CHARGEES DE RISQUES

Le jeu que joue actuellement la France au Tchad, en duo avec Idriss Déby (contrairement à ses engagements sur la rupture d’avec la France), constitue sans nul doute, une des préoccupations du moment dans la quasi-totalité des pays africains. La réprobation y gronde ; elle est même quasi-mondiale. Le Burkina Faso n’est pas en reste. San Finna s’appesantit sur le sujet, compte tenu de son importance.

I. « LA FRANCE FERA SON DEVOIR »
L’ART DES FORMULES PAS TOUJOURS HEUREUSES DE NICOLAS SARKOZY


«Economiquement, la France n’a pas besoin de l’Afrique" ! avait-il dit à Bamako et redit Dakar ;

« J’irai chercher la croissance, même avec les dents ! » avait-il lancé en France ;
« Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire ! », avait-il affirmé à Dakar

« J’irai chercher ceux qui restent, quoi qu’ils aient fait ! », avait-il affirmé en France à propos des responsables de l’Arche de Zoé.


S’il est un domaine où au moins, on ne pourra pas prendre à défaut de rupture, Nicolas Sarkozy, c’est celui des formules à l’emporte-pièce dont il faut lui reconnaître le secret. Mais si ces formules sont médiatiquement prisées, politiquement, elles tournent vite à la contre-performance.

Belle leçon d’amour-propre que ce couplet sur «Economiquement, la France n’a pas besoin de l’Afrique". Belle image de volontarisme que ce «J’irai chercher la croissance, même avec les dents ». Quel acte d’audace que cette sortie eugéniste à l’Université Cheik Anta Diop : «Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire ! ». Quel accès de patriotisme contenu dans ces mots : « J’irai chercher ceux qui restent, quoi qu’ils aient fait » ! Pourtant, à l’épreuve du temps, on n’en voit pas les dividendes mais une chute historique en un temps record de la cote d’amour d’un président sous la 5ème république !

Hervé Morin félicitant Idriss Déby
(photo www.ouest-france.fr)

Au Tchad, il nous remet ça en nous replongeant sans état d’âme au bon vieux temps de la Coloniale où la canonnière tonnait pour un oui ou pour un non. Après avoir volé au secours d’Idriss Déby, il lance à la cantonade : "Si la France doit faire son devoir, elle le fera, que personne n’en doute. Si le Tchad était victime d'une agression, la France aurait (je mets le conditionnel) les moyens de s'opposer à cette action… "Maintenant qu'il y a la décision du Conseil de sécurité, il faut laisser le Tchad tranquille" et "arrêter maintenant avec ces actions rebelles". (Par Tom Maliti AP, le 5/02/2008).

Ces propos paternalistes, colonialistes, venant après le secours porté à Idriss Déby, provoquent de profondes frustrations au Tchad, dans le reste de l’Afrique et même au-delà.

Ce qui est choquant ici, ce sont les résonances d’un autre monde, c’est cette espèce d’auto proclamation de sauveteur du Tchad contre la volonté du peuple tchadien, comme si on était toujours au sortir du partage de Berlin. Peut-on imaginer qu’à l’occasion d’une crise du même genre au Mozambique, le régime portugais ait la même attitude ? Non ! Actuellement, le Kenya est en butte à une crise grave qui menace la cohésion nationale : l’Angleterre se sent-elle l’obligation de déployer des troupes pour faire revenir l’ordre ? Non et non ! En Somalie, l’Etat a pratiquement disparu : a-t-on vu Britanniques ou Italiens, en vertu de quelque droit immanent, lever des contingents militaires pour aller recoller les morceaux de l’Etat parcellarisé ? Non et non et non ! Pourquoi est-ce seulement du côté de la France que résonnent de tels propos comme si elle se sentait encore investie d’une mission d’évangélisation et de civilisation ?

Cette politique d’intimidation, de gros bras, actuellement affichée par les autorités françaises, a cependant peu de chances d’effrayer parce que les temps ont changé et que les Africains ne veulent plus de la politique de « papa ». Elle est loin de faire mouche parce qu’ils ont bien appris les leçons de l’histoire, qu’ils savent que la France a tenté la même politique en Indochine, en Algérie, et qu’elle a perdu. Ils savent également qu’en Côte d’Ivoire, ça n’a pas marché. Pourquoi faudrait-il que les Tchadiens, guerriers dans l’âme, qui ont fait mordre la poussière jusqu’aux Libyens, acceptent cette humiliation ? Aussi, ne faut-il pas prendre à la légère les mises en garde de la rébellion ! Leur révolte, en capitalisant les bévues du pouvoir et en s’assimilant à la lutte contre l’occupant néocolonial, risque de devenir populaire au Tchad mais aussi en Afrique. ! En témoignent toutes ces réactions qu’on peut lire sur le Net et qui viennent de différentes parties du continent mais aussi de bien de pays européens où des protestations sont en œuvre alors que le doute y grandit sur la capacité de l’EUFOR à observer la stricte neutralité que lui imposent les termes de ses missions.

De tout cela, les Français ne sont pas dupes, qui se perdent en dénégations peu convaincantes à n’en plus finir. Le seul conseil à leur donner ici, c’est qu’ils acceptent de « quitter dans tout cela », comme on dit !


II. CONFLIT TCHADIEN ET « ARCHE DE ZOE » : UNE LIBERATION COMPREHENSIBLE MAIS A LA FORME NAUSEABONDE

Pour des raisons humanitaires, personne ne peut vraiment souhaiter que les aventuriers de l’Arche de Zoé, bien que coupables de faits très graves, moisissent en prison jusqu’à la fin de leur condamnation. Ils ont des familles et on ne peut pas dire à 100 % qu’ils étaient seulement animés par de mauvaises intentions, encore et surtout que dans cette affaire, il y aurait à rechercher des responsabilités ailleurs que chez ces seules six personnes !

On peut donc dire que, dans le principe, la grâce n’est pas condamnable. Ce qui l’est, c’est la manière et le moment où elle a été promise.

Si Déby avait de bons conseillers et si la France n’était pas suspecte d’avoir les mains dans le cambouis dans ce dossier, les impatiences auraient été mieux
réfrénées. La question sur le sort des condamnés de l’Arche de Zoé, posée au débotté, dit-on, aurait pu facilement être esquivée par Déby qui a le sens du dilatoire : le chef de l’Etat tchadien l’a bien démontré au sujet de la question qui lui a été posée sur les leaders politiques et de la société civile enlevés, en donnant des réponses évasives et totalement détachées !


En choisissant en ce moment précis de se montrer grand seigneur à travers son annonce, il a automatiquement forcé le parallèle entre l’aide accordée à la France et cette promesse de grâce qui, dès lors, apparaît comme un retour d’ascenseur.
C’est ça qui est choquant et nauséabond.

III. INTERVENTION MILITAIRE AU TCHAD : LA FRANCE SE MOUCHE PARCE QU’ ELLE SE SENT MORVEUSE

Il n’est pas besoin d’être expert en polémologie ou en diplomatie pour se rendre compte que la France dans le dossier tchadien est bel et bien compromise.

En droit, existe la responsabilité morale, intellectuelle, indirecte, imputable à celui qui, par tous moyens -renseignements, assistance, recel…- apporte son concours à la consommation d’une infraction. Ne serait-ce que de cette façon, la France au Tchad peut être tenue pour un auteur intellectuel ou indirect, des tueries qui ont permis à Déby de garder son fauteuil en mettant en déroute, la rébellion.

Sur la question du reste, les autorités françaises ont toujours reconnu qu’elles apportaient des renseignements, transportaient des troupes, soignaient des blessés, parfois même faisaient des coups de semonce pour empêcher l’avancée des rebelles. Qu’est-ce que c’est au fond sinon combattre aux côtés du pouvoir Déby ? Celui qui, dans un vol organisé, fait le guet encourt poursuite et condamnation au même titre que celui qui s’empare du tiroir-caisse ! D’ailleurs, à s’en tenir aux témoignages des forces rebelles et même des citoyens lambda

Chars français dans le centre de N’djamena
(Photo AP/Ministère de la Défense)

tchadiens, cette intervention française ne s’est même pas limitée aux minima contenus dans les fameux accords dits techniques ou de coopération militaire derrière lesquels s’abrite à tort la France : les éléments rebelles ont été bombardés, attaqués par les forces françaises, affirment-ils. On réfute ces allégations tchadiennes. Soitn mais moins contestables sont les accusations venant du monde dit « bien pensant » dont la parole ne saurait être mise en doute.

En l’occurrence, c’est le cas du journal chrétien « La Croix » du 7 février 2008, qui a révélé que la France, contrairement à ses dénégations, n’a pas fait qu’assister les forces de Déby en renseignements et autres appuis logistiques ; elle a pris part, selon le quotidien, aux combats : «Des troupes spéciales françaises ont pris part aux affrontements la semaine dernière, tandis que la France soutenait en munitions et en renseignements le régime tchadien ». Et le quotidien de préciser que « Dans le cadre d’un Détachement d’assistance militaire et d’intervention (Dami) envoyé quelques semaines plus tôt au Tchad, des officiers français ont notamment coordonné l’attaque menée le 1er février par l’armée tchadienne contre la colonne rebelle à Massaguet ». La France a démenti cette information, sans plus !Et « La Croix » persiste et signe !

Mais il n’y a pas que « La Croix » qui embraye sur le registre de l’intervention. Il y a aussi la BBC qui se référant aux propos du mensuel « The Bulletin », relève que des blindés de conception française auraient été remis à neuf en Belgique et expédiés au Tchad en juillet dernier. Ledit mensuel, toujours selon la BBC, a souligné qu’ « Une telle opération est normalement interdite par le code de conduite européen sur les exportations d’armes ». Plus grave, « The Bulletin » soutient aussi « détenir un document révélant que la France a délivré le 25 mars 2007 une licence pour la fourniture de 25 blindés au Tchad ». Ces accusations, jusqu’à preuve du contraire, n’ont pas fait l’objet de démentis relayés par la presse !

La France aura beau multiplier les communiqués et autres sorties médiatiques pour affirmer sa non-intervention, elle ne convaincra pas grand monde, et il faut prendre au sérieux cette espèce d’onde de révolte qui traverse, au-delà du Tchad, l’échine africaine et qui risque de mettre encore plus à mal l’image de la France et partant, la sécurité de ses ressortissants et de ses intérêts sur le continent !

V.T

 





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