Mise à jour le 02/03/2008
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San Finna N°453 du 03 au 09 Mars 2008
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais il n'est de Liberté sans capacité de refus"

POINT DE VUE
LES CREVE-LA-FAIM CLOUENT LE GOUVERNEMENT AU PILORI

Après Bobo-Dioulasso, Ouahigouya et Banfora, l’ouragan social s’est manifesté à Ouagadougou le jeudi 28 février 2008 avec ses conséquences dévastatrices. C’est le signe évident que les recettes habituelles du gouvernement ont atteint leurs limites avec l’assombrissement de l’horizon pour des millions de jeunes de plus en plus confinés à lutter pour la simple pitance quotidienne. En exprimant leur ras-le-bol de la façon la plus déplorable, ces milliers de jeunes qui sont descendus dans la rue, entendaient signifier au pouvoir que la cherté de la vie est bien une réalité avec laquelle on ne doit pas badiner.

Une fois n’est pas coutume : l’opposition burkinabé n’a pas été accusée d’avoir manipulé les jeunes gens qui ont exprimé avec une rare violence, leur ras-le-bol face à la cherté de la vie dans les rues de Bobo-Dioulasso et ailleurs. Le régime de Blaise Compaoré a compris qu’il ne peut avoir de plus grand manipulateur que la faim et que l’heure n’est plus à la plaisanterie sur une question aussi sensible.

Jeudi 28 février 2008, Ouagadougou a vécu une journée de braise avec l’éclatement de manifestations de rue aux différents coins de la ville, à la suite d’un mot d’ordre de « ville morte » lancé pour protester contre la vie chère. Il faut dire qu’après les émeutes enregistrées en provinces autour du même sujet, tout se passait comme si Ouagadougou devait effectuer une session de rattrapage. Le gouvernement, qui en avait pris conscience, a sorti le grand jeu pour désamorcer la grogne de plus en plus perceptible au fur et à mesure qu’approchait la date fatidique du 28 : série de rencontres avec le partenaires

Quelques dégâts après le passage des manifestants
sociaux (commerçants et organisations syndicales), les diplomates, les leaders religieux et même des notabilités coutumières comme le Mogho Naaba qui a échangé avec une délégation de trois ministres dans son Palais, puis annonce d’une exonération de taxes douanières d’une durée de trois mois pour certains produits de grande consommation.

Incontestablement, l’équipe gouvernementale n’a pas ménagé ses efforts pour désamorcer la bombe. Dans ce genre d’exercice empreint de précipitation, il y a forcément des maladresses. C’est le cas de la visite chez l’Empereur, très mal vécue par les Burkinabé qui en ont été agacés au point où certains ont exprimé leur crainte de voir sa Majesté se compromettre et même se discréditer à vouloir chaque fois voler à la rescousse d’un pouvoir finalement infréquentable. Du reste, les effets d’un tel ballet ne pouvaient qu’être extrêmement limités pour des questions évidentes de temps. Plus grave, le pouvoir a pêché dans sa stratégie de communication en cherchant manifestement à démontrer aux Burkinabé qu’ils ont un président sémillant qui respire la forme olympique, contrairement à ce qu’un journaliste de la place a pu écrire. C’est l’explication que d’aucuns donnent à la diffusion des images d’une séance de sport du gouvernement par la TNB. Le contexte national ne s’y prêtait pas du tout, et les téléspectateurs ont estimé dans leur large majorité que c’était là une provocation qui traduit l’insouciance du gouvernement face aux difficultés des populations.

LES DERIVES D’ UN CAPITALISME DES COMPERES


En même temps qu’il prônait l’apaisement après avoir bandé les muscles à Bobo-Dioulasso, le gouvernement a déployé dès la nuit du 27 février un impressionnant dispositif de sécurité à travers la ville de Ouagadougou.

En dehors des douaniers et forestiers, tout ce que la capitale compte comme porteur d’uniforme a été réquisitionné et mis à contribution pour maintenir l’ordre public. Les patrouilles motorisées se sont multipliées dès la veille de la manifestation pour montrer à tous ceux qui seraient tentés que la force est bien présente et qu’elle n’hésitera pas à réprimer toute velléité de contestation. C’était oublier que ventre creux n’a point d’oreilles !

Répondant au mot d’ordre de « ville morte » ou par précaution, les commerçants dans leur immense majorité ont gardé les grilles baissées le 28 février, et ils n’ont pas eu tort d’autant que de 9 h à 16 h, des milliers de jeunes répartis en petits groupes ont défié les forces de l’ordre, usant de la tactique des guérillas urbaines. S’il y a eu moins de blessés qu’à Bobo-Dioulasso, les dégâts matériels sont considérables en revanche : feux tricolores détruits dans 38 carrefours de la ville d’après les estimations du maire Simon Compaoré, bitume dégradé aux points où ont été érigées les barricades enflammées, panneaux publicitaires détruits, nombreux véhicules endommagés à l’immeuble des tris ministères à Baoghin (dont le véhicule de fonction des ministres). La liste n’est pas exhaustive.

Aucun Burkinabé soucieux du développement du pays ne peut se réjouir de ces destructions qui nous interpellent, et le gouvernement à plus d’un titre.
Pendant longtemps, le pouvoir est resté sourd aux cris de détresse des populations inlassablement retransmis par les organisations syndicales et les partis d’opposition. Il a plutôt travaillé à déstabiliser et à décrédibiliser tous les partenaires sociaux, croyant réussir de cette façon à tuer toute idée d’alternance tout en développant une sorte de collusion avec les milieux d’affaires. Or, comme l’a dit le juge espagnol Baltasar Garzon, « la complaisance avec les circuits de la grande corruption entretient un capitalisme de compères : un club fermé de dirigeants où la connivence remplace trop souvent la loi et où l’entente occulte supplante la concurrence ».

La vie chère dont se plaignent les Burkinabé est partie d’une valse spectaculaire des étiquettes que les commerçants expliquent par la pression fiscale. A la vérité, le gouvernement, qui avait toujours laissé faire, a décidé (probablement sous la pression des partenaires internationaux) de faire un petit effort en matière de recouvrement des taxes douanières en tablant sur la certification COTECNA des factures. Bien d’autres mesures auraient également été prises et plomberaient l’activité commerciale, selon les commerçants dont les plus faibles risquent la faillite s’ils restent les bras croisés. Il leur faut bien des marges bénéficiaires, et c’est le consommateur qui trinque. Est-ce à dire que l’idylle entre le régime de Blaise Compaoré et les opérateurs économiques relève désormais de l’histoire ?

En tout cas, les commerçants semblent résolus à poursuivre l’épreuve de force et on nous annonce une vie beaucoup plus chère dans un avenir très proche. Or, le gouvernement ne semble pas disposé de recettes miracles. La franchise douanière annoncée pour trois mois au profit des importateurs d’un certain nombre de produits de grande consommation est considérée comme une faveur accordée à quelques amis. Elle n’aura aucun effet sur le coût des produits en question. Les consommateurs vont-ils accepter encore des sacrifices supplémentaires ? Cela n’est pas évident.

Pour les jeunes, le présent est déjà obscur et l’avenir opaque. La résignation n’est donc pas la solution surtout quand on a des dirigeants qui ont fait le choix de prioriser leur prestige personnel en lieu et place du développement. Les concerts géants et les abjurations du genre « Estimez-vous heureux parce que la situation est bien pire ailleurs », n’auront certainement pas raison de leur détermination à s’offrir un avenir meilleur.

Martin Congo






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