San
Finna N°455 du
17 au 23 Mars 2008
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus
mais il n'est de Liberté sans capacité
de refus"
OUAGA
2000, L’HERMETIQUE
Ouaga,
c’est l’harmattan et la poussière,
les vendeurs de lotus aux feux et les mobylettes énervées,
les maquis et la viande de porc qui cuit au soleil pour
le plus grand bonheur des buveurs de bières.
Ouaga, c’est toute cette vie, incessante et fatigante.
Pourtant, il existe dans cette même ville un lieu
à part où sont accueillis les invités
de marques, ministres et chefs d’Etat de tous
pays et observateurs internationaux. Un lieu où
règnent la paix et le silence, un rien perturbés
par la construction de quelques gargantuesques villas,
un espace où le vide n’a d’obstacle
que les grandes voies fraîchement bitumées
que, malheureusement, personne n’emprunte. Ce
quartier à part, c’est Ouaga 2000. Visite.
Une
route sépare Ouaga 2000 du quartier de
la Patte d’Oie. Un goudron anodin qui ne
jouit d’aucune faveur particulière
si ce n’est le fait de séparer deux
mondes. D’un côté, boutiques
en banco, tôles rouillées et kiosques
La
vie qu’on mène pas loin de Ouaga
2000
sommaires que se partagent des vieux mâchouillant
la cola, des jeunes qui palabrent autour d’un
thé ou d’une bière, et une
multitude d’enfants bruyants, grouillant
à travers les artères poussiéreuses.
Jusqu’ici, rien d’anormal, juste le
quotidien de familles ouagalaises attendant que
la chaleur sèche du mois de mars cède
sa place à la brise du soir, et de s’asseoir
partager le tô, le plat national.
De
l’autre côté de la route, «
ni bruit ni odeur » concèderait Monsieur
Chirac, mais des villas sur deux ou trois étages
voir plus aux cours jalousement protégées
des regards d’en face par des murs dépassant
parfois même les toitures des maisons. Vous entrez
à Ouaga 2000, le quartier fantoche, tout droit
sorti de l’imagination de quelques détenteurs
de comptes en banques, bien ou mal fournis, qui ont
estimé que Ouaga devait translater de quelques
kilomètres, histoire de laisser derrière
eux tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’être
là au bon moment pour collectionner les millions.
On constate d’ailleurs en continuant la promenade
que les plus grands collectionneurs ne sont pas à
l’abri de la panne sèche puisque certaines
de ces villas, dignes d’un feuilleton hollywoodien,
en sont restées au stade de squelettes de béton.
On imagine que quelqu’un en a rêvé
mais a dû stopper net les travaux, faute d’avoir
conclu le « deal » salvateur. Et ils sont
nombreux dans ce cas. Résultat : le quartier
de Ouaga 2000, coin de paradis dans la ville, retranchement
des riches, des ambassades et des ministères,
donne de l’air à une ville fantôme
tout droit sortie du Far West américain où
les serpents à sonnette auraient repris leurs
droits. Heureusement pour nos nouveaux riches, aucun
reptile à l’horizon si ce n’est quelques
margouillats égarés fuyant certainement
une énième chasse entreprise par les gamins
des non lotis d’à côté !
Une
ambassade à Ouaga 2000
Le
Palais de Justice à Ouaga 2000
Immeuble
en construction à Ouaga 2000
Avançons
au cœur de notre « Neuilly sahélien
». On passe devant le futur centre commercial
juxtaposant l’Hôtel Libya, un de ces
supermarchés à l’occidentale
où le client remplit son chariot de produits
qui rendent obèse et discutent les prix
avec des codes barres. Le magasin n’est
pas encore ouvert mais déjà, le
parking attend de voir les 4X4 s’agglutiner
et se remplir de produits importés. On
se réjouit à l’idée
de savoir que notre Ouaga pouilleux conservera
lui, au moins, ses marchés mal odorants
et colorés où l’on part chercher
des condiments certes, mais aussi les derniers
ragots de la place.
Après avoir roulé sur encore quelques
kilomètres, afin d’atteindre les fameux
« Champs Elyséens» qui mènent
à la présidence, on note, à juste
titre, que Ouaga 2000 n’est pas un quartier qui
lutte contre le réchauffement climatique puisque
aucun mouvement ne peut se faire sans véhicule,
au risque de mourir déshydraté au milieu
d’un goudron. Quand bien même l’avenir
de la planète inquiéterait ses habitants,
en cas de sécheresse ou de canicule, ils seraient
les premiers à pouvoir s’installer sous
des cieux plus généreux !
L’avenue de la nouvelle présidence ressemble
pour l’instant à un vaste terrain vague
si tant est que l’on occulte les panneaux attribuant
les parcelles à telle ou telle institution, tel
ou tel ministère. Paysage de brousse donc, où
les arbrisseaux secs et épineux ont la chance
de bénéficier d’une infrastructure
routière et sanitaire bien plus fournie et de
bien meilleure qualité que, nous autres, habitants
du centre ville. Il faut souligner que des milliards
ont déjà été investis pour
que les futurs résidents se sentent pleinement
à leurs aises : routes bitumées, canalisations
et électricité prêtes à l’emploi.
Des quartiers non habités entièrement
viabilisés à faire pâlir leurs voisins
non lotis qui, eux, ont été installés
sauvagement dans des zones à l’abandon.
Le palais de justice se trouve à quelques mètres,
un échantillon de vie au milieu de ce désert
goudronné. Quelques petits vendeurs ambulants
ont investi les lieux, malgré la distance qui
les sépare de leurs quartiers, dans l’espoir
de vendre cigarettes, chewing-gum ou arachides aux visiteurs.
Une maigre activité qui fait craindre à
tout un pan de la société burkinabè
qui survit grâce au secteur de l’économie
informelle. En effet, cette promenade interroge sur
une chose : ce microcosme qui devrait petit à
petit voir le jour en dehors de la ville même
de Ouagadougou, ne va-t-il tuer tous ceux qui vivotaient
autour de nos ministères et commerces du centre
ville ? Vendeurs de beignet ou marchandes de fruits
frais ne vont-ils pas se retrouver marginalisés
le jour où fonctionnaires et autres employés
d’ambassades auront déserté le centre
? Qui pourra alors se payer les 1000 Francs ou plus
de carburant qui sépare Ouaga 2000 du reste de
la capitale pour vendre ses marchandises ? Ouaga 2000,
l’hermétique, ne va-t-elle pas étouffer
une partie essentielle de la vie économique du
pays ? Ou s’asphyxier elle-même ? Ne va-t-elle
pas cultiver des ressentiments et provoquer contre elle,
sait-on jamais, à l’heure des émeutes
où l’on s’en prend à certains
symboles, des actes de prédation et de vengeance
sociale ? Seul l’avenir nous le dira. A ceux qui
l’écrivent de le décider autrement.