Mise à jour le 16/03/2008
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San Finna N°455 du 17 au 23 Mars 2008
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais il n'est de Liberté sans capacité de refus"

OUAGA 2000, L’HERMETIQUE

Ouaga, c’est l’harmattan et la poussière, les vendeurs de lotus aux feux et les mobylettes énervées, les maquis et la viande de porc qui cuit au soleil pour le plus grand bonheur des buveurs de bières. Ouaga, c’est toute cette vie, incessante et fatigante. Pourtant, il existe dans cette même ville un lieu à part où sont accueillis les invités de marques, ministres et chefs d’Etat de tous pays et observateurs internationaux. Un lieu où règnent la paix et le silence, un rien perturbés par la construction de quelques gargantuesques villas, un espace où le vide n’a d’obstacle que les grandes voies fraîchement bitumées que, malheureusement, personne n’emprunte. Ce quartier à part, c’est Ouaga 2000. Visite.

Une route sépare Ouaga 2000 du quartier de la Patte d’Oie. Un goudron anodin qui ne jouit d’aucune faveur particulière si ce n’est le fait de séparer deux mondes. D’un côté, boutiques en banco, tôles rouillées et kiosques

La vie qu’on mène pas loin de Ouaga 2000
sommaires que se partagent des vieux mâchouillant la cola, des jeunes qui palabrent autour d’un thé ou d’une bière, et une multitude d’enfants bruyants, grouillant à travers les artères poussiéreuses. Jusqu’ici, rien d’anormal, juste le quotidien de familles ouagalaises attendant que la chaleur sèche du mois de mars cède sa place à la brise du soir, et de s’asseoir partager le tô, le plat national.

De l’autre côté de la route, « ni bruit ni odeur » concèderait Monsieur Chirac, mais des villas sur deux ou trois étages voir plus aux cours jalousement protégées des regards d’en face par des murs dépassant parfois même les toitures des maisons. Vous entrez à Ouaga 2000, le quartier fantoche, tout droit sorti de l’imagination de quelques détenteurs de comptes en banques, bien ou mal fournis, qui ont estimé que Ouaga devait translater de quelques kilomètres, histoire de laisser derrière eux tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’être là au bon moment pour collectionner les millions. On constate d’ailleurs en continuant la promenade que les plus grands collectionneurs ne sont pas à l’abri de la panne sèche puisque certaines de ces villas, dignes d’un feuilleton hollywoodien, en sont restées au stade de squelettes de béton. On imagine que quelqu’un en a rêvé mais a dû stopper net les travaux, faute d’avoir conclu le « deal » salvateur. Et ils sont nombreux dans ce cas. Résultat : le quartier de Ouaga 2000, coin de paradis dans la ville, retranchement des riches, des ambassades et des ministères, donne de l’air à une ville fantôme tout droit sortie du Far West américain où les serpents à sonnette auraient repris leurs droits. Heureusement pour nos nouveaux riches, aucun reptile à l’horizon si ce n’est quelques margouillats égarés fuyant certainement une énième chasse entreprise par les gamins des non lotis d’à côté !


Une ambassade à Ouaga 2000

Le Palais de Justice à Ouaga 2000

Immeuble en construction à Ouaga 2000
Avançons au cœur de notre « Neuilly sahélien ». On passe devant le futur centre commercial juxtaposant l’Hôtel Libya, un de ces supermarchés à l’occidentale où le client remplit son chariot de produits qui rendent obèse et discutent les prix avec des codes barres. Le magasin n’est pas encore ouvert mais déjà, le parking attend de voir les 4X4 s’agglutiner et se remplir de produits importés. On se réjouit à l’idée de savoir que notre Ouaga pouilleux conservera lui, au moins, ses marchés mal odorants et colorés où l’on part chercher des condiments certes, mais aussi les derniers ragots de la place.


Après avoir roulé sur encore quelques kilomètres, afin d’atteindre les fameux « Champs Elyséens» qui mènent à la présidence, on note, à juste titre, que Ouaga 2000 n’est pas un quartier qui lutte contre le réchauffement climatique puisque aucun mouvement ne peut se faire sans véhicule, au risque de mourir déshydraté au milieu d’un goudron. Quand bien même l’avenir de la planète inquiéterait ses habitants, en cas de sécheresse ou de canicule, ils seraient les premiers à pouvoir s’installer sous des cieux plus généreux !

L’avenue de la nouvelle présidence ressemble pour l’instant à un vaste terrain vague si tant est que l’on occulte les panneaux attribuant les parcelles à telle ou telle institution, tel ou tel ministère. Paysage de brousse donc, où les arbrisseaux secs et épineux ont la chance de bénéficier d’une infrastructure routière et sanitaire bien plus fournie et de bien meilleure qualité que, nous autres, habitants du centre ville. Il faut souligner que des milliards ont déjà été investis pour que les futurs résidents se sentent pleinement à leurs aises : routes bitumées, canalisations et électricité prêtes à l’emploi. Des quartiers non habités entièrement viabilisés à faire pâlir leurs voisins non lotis qui, eux, ont été installés sauvagement dans des zones à l’abandon.

Le palais de justice se trouve à quelques mètres, un échantillon de vie au milieu de ce désert goudronné. Quelques petits vendeurs ambulants ont investi les lieux, malgré la distance qui les sépare de leurs quartiers, dans l’espoir de vendre cigarettes, chewing-gum ou arachides aux visiteurs. Une maigre activité qui fait craindre à tout un pan de la société burkinabè qui survit grâce au secteur de l’économie informelle. En effet, cette promenade interroge sur une chose : ce microcosme qui devrait petit à petit voir le jour en dehors de la ville même de Ouagadougou, ne va-t-il tuer tous ceux qui vivotaient autour de nos ministères et commerces du centre ville ? Vendeurs de beignet ou marchandes de fruits frais ne vont-ils pas se retrouver marginalisés le jour où fonctionnaires et autres employés d’ambassades auront déserté le centre ? Qui pourra alors se payer les 1000 Francs ou plus de carburant qui sépare Ouaga 2000 du reste de la capitale pour vendre ses marchandises ? Ouaga 2000, l’hermétique, ne va-t-elle pas étouffer une partie essentielle de la vie économique du pays ? Ou s’asphyxier elle-même ? Ne va-t-elle pas cultiver des ressentiments et provoquer contre elle, sait-on jamais, à l’heure des émeutes où l’on s’en prend à certains symboles, des actes de prédation et de vengeance sociale ? Seul l’avenir nous le dira. A ceux qui l’écrivent de le décider autrement.

Fatoumata Touré





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