DISCOURS
DU PREMIER MINISTRE SUR LA SITUATION DE LA NATION
APPRECIATIONS CONTRASTEES
Que
du beau monde ce jeudi 27 mars 2008 à
l’Assemblée Nationale ! Normal
: après ces émeutes, la mise à
l’écart de Salif Diallo et d’une
manière générale, le mécontentement
populaire qui ne retombe pas, on avait soif
d’entendre le premier Ministre. Après
avoir comme le chef de l’Etat, choisi
de faire la grève de la parole et de
laisser jouer les seconds couteaux aller au
charbon, il allait sortir de son mutisme. Il
a parlé et pour ceux qui étaient
venus pour l’entendre dire son fait à
tous ceux qui lui mettent les bâtons dans
les roues et faire des propositions concrètes
de sortie de crise, le désenchantement
risque d’être |
Tertius
ZONGO devant la représentation nationale
(Photo Sidwaya)
|
au rendez-vous. Par contre, pour ceux qui apprécient
à sa juste valeur la situation que vit
le pays, les efforts monstres qu’il faut
déployer pour les sortir de l’ornière,
le jugement a des chances d’être
plus clément, concluant qu’il faut
donner un « rab » de temps à
Tertius Zongo (arrivé à un moment
critique au plan international et national)
pour préserver l’essentiel. |
LE
DISCOURS VU DU COTE DE CEUX QUI MANIFESTENT LEUR DECEPTION
Beaucoup de députés, d’invités
et de visiteurs ne seront pas longtemps restés
connectés avec le propos du premier Ministre
tellement il a été long. Le même
sentiment se vérifiera au niveau de nombre
de téléspectateurs et d’auditeurs.
Pour le fond des sujets abordés, on relèvera
que c’est la part congrue qui a été
réservée aux questions brûlantes
de l’heure. Tertius Zongo n’a fait qu’effleurer
le problème des émeutes sans chercher
à en détecter les causes profondes.
Le départ de Salif Diallo a été
strictement ignoré.
Au moment où les grèves et les manifestations
sont toujours programmées, ces impasses ne
sont pas faites pour emballer et ce n’est pas
en appréciant favorablement la croissance,
la maîtrise de l’inflation, la bonne tenue
des finances publiques et en prenant l’engagement
de continuer les privatisations, que Tertius Zongo
s’arrachera des vivats. Ne parlons pas de l’adhésion
au Mécanisme d’Evaluation par les Pairs,
dont beaucoup s’en taperont certainement !
Le premier Ministre considère que tout va bien,
que le dialogue existe au plan national entre acteurs
de la société civile et politique et
que la complicité institutionnelle, républicaine,
est de rigueur. Faux ! Le dialogue démocratique
a foutu le camp à la faveur de la rupture des
équilibres qui gouvernent la démocratie
concurrentielle. Quant à la complicité
républicaine, elle confine à la complicité
coquine en enrayant le système de contrôle
dont doit être porteuse la différenciation
des institutions de l’Etat.
Au plan des politiques sectorielles, on ne voit pas
une volonté de secouer le cocotier sinon que
des régressions par rapport à sa Déclaration
de politique générale du 4 Octobre 2007.
Il avait dit alors : « ..le Burkina Faso n’a
pas à rougir de ses performances, au demeurant
remarquables : presque 6% de taux de croissance réelle
par an depuis dix ans ! La pauvreté a reculé
de 46,4 % en 2003 à 40.8 % en 2006».
Or, ce 27 mars 2008, il relèvera qu’en
matière de pauvreté, nous sommes passés
de 46.4 % en 2003 à 42.6 % en 2007. La pauvreté
a donc augmenté de près de 2 % entre
2006 et 2007 mais cela n’est pas ressorti de
son discours !
Des promesses avaient été faites par
rapport à la filière coton (l’assainissement
de sa situation financière, la promotion de
sa transformation au plan local et sous régional).
A l’Assemblée, on a fait l’impasse
sur ces dernières en mettant plus l’accent
sur les appuis qu’on a dû apporter au
secteur pour éviter le « naufrage ».
Il y a aussi, grosse déception pour les anti-ogémistes
mais pas pour Monsanto que, sans tenir compte des
multiples mises en garde au niveau du coton génétiquement
modifié, le premier Ministre a dit qu’il
y aura sa « vulgarisation à grande échelle
en milieu paysan ».
Qu’en est-il de la filière riz ? Là
aussi, les promesses n’ont pas été
au rendez-vous et on n’a plus reparlé
des avancées relativement à l’objectif
de 800.000 tonnes d’ici fin 2015.
Quid du Projet Samandéni ? Rien comme s’il
y avait problème avec ce projet !
Au niveau commercial, on retiendra surtout que la
promesse faite de proposer dans « chaque domaine
d’activité un contrat de confiance et
de partenariat au secteur privé » semble
avoir été renvoyé aux calendes
grecques.
Où en est-on alors de « la promotion
d’une couverture sociale adaptée aux
acteurs du secteur informel ; - la création
d’une mutuelle nationale de santé des
travailleurs du privé et du public ; - la restructuration
du programme national d’appui à la réinsertion
des travailleurs déflatés (PNAR-TD),
par la création d’un fonds qui prendra
en charge les travailleurs licenciés et les
retraités… » annoncées en
octobre 2007 ? Mystère et boule de gomme !
En 2007, il était aussi question d’ «
achever la construction de la gare routière
et du port sec de Bobo Dioulasso ». Le premier
Ministre a parlé, en 2008, de la « poursuite
de la réalisation du port sec de Bobo-Dioulasso
». Manifestement, on avait parlé un peu
trop vite d’achèvement !
Autre chose ! Quand on lit dans les Annexes du Discours
du 28 mars 2008 qu’1 milliard de FCFA a été
dépensé au titre des secours d’urgence
pour les 110.000 personnes victimes d’inondations
pour la gestion de cette crise, on ne peut qu’être
perplexe quand on sait tous les dons dont a bénéficié
le pays !
En raison de toutes ces réserves et impasses,
on peut dire que pour une catégorie de Burkinabé,
le discours n’aura pas été à
la hauteur !
LE
DISCOURS VU DU COTE DE CEUX QUI DEMANDENT ENCORE A
VOIR
Dans l’opinion, il y en a aussi qui pensent
qu’en moins d’un an, on ne peut pas avoir
des résultats tangibles à une politique
de réformes engagée dans des conditions
difficiles. Tertius Zongo est arrivé au pire
moment puisque le pays fait face à une double
conjoncture nationale et internationale des plus défavorables.
Alors, à ceux qui disent qu’il n’avance
pas comme il le faudrait et qu’il a même
échoué, lui qui est tiré à
hue et à dia par l’opposition et la mouvance
présidentielle, pourrait rétorquer comme
le premier Ministre Issouf Conombo sous la 3ème
République, à qui on faisait le même
reproche moins d’un an après sa nomination
que le simple fait de rester encore debout (alors
que l’UNDD lui tire à tout rompre le
pied à droite et que le FPV en fait de même
sur le gauche) est en soi une prouesse.
En tout cas, à sa décharge, le pays
n’a pas sombré depuis qu’il a été
nommé premier Ministre. C’est vrai qu’il
y a eu des émeutes, que la discorde s’est
accusée dans le gouvernement mais la croissance
est restée positive et l’on n’a
pas rejoint le Soudan, le Tchad, le Kenya, bref le
lot de ces pays où l’on s’étripe
à qui mieux-mieux.
Comme l’a dit le premier Ministre, sur les dossiers
les plus chauds de l’heure, le gouvernement
est loin d’être resté les bras
croisés : vente de céréales à
des prix sociaux dans les zones déficitaires,
« campagne de vaccination de masse réactive
et gratuite » pour ce qui concerne l’épidémie
de méningite avec renforcement des stocks en
médicaments…
Quant au programme politique du chef de l’Etat,
il n’y a pas à se plaindre. Au niveau
des collectivités territoriales, la décentralisation
va son petit bonhomme de chemin. Pour ce qui est de
la défense et de la sécurité,
les attaques sont en baisse et la couverture sécuritaire
s’est accrue de 5 %. La justice, elle, enregistre
un renforcement de ses capacités opérationnelles
alors que la réforme de l’administration
progresse au point que le Burkina Faso accepte sans
crainte le Mécanisme Africain d’Evaluation
par les Pairs.
Au niveau des finances publiques, RAS ! Le pays continuera
tranquillement ses réformes notamment en ne
relâchant pas son programme de privatisations.
Quant aux secteurs tels que l’éducation,
la santé, pour ne citer que ceux-là,
le premier Ministre a fait l’inventaire de tout
ce qui a été réalisé en
2007 et tout va bien, Madame la Marquise !
C’est cette maîtrise de la gouvernance
qui permet d’atténuer les chocs externes
et de maintenir le taux de croissance du PIB à
4 % en maîtrisant l’inflation.
Mais
au total, s’il y a des déçus,
des réservés et des approbateurs, reconnaissons
que ce message du premier Ministre ressemble plutôt
aux messages habituels des premiers Ministres de la
4ème République : ce n’est pas
tout en eau de rose mais on ne peint jamais le tableau
en noir même pas en gris. La seule différence
avec Tertius Zongo, c’est que si le décor
est toujours le même, l’auditoire a changé.
Il est composé de gens qui ne veulent plus
s’en laisser conter et dont les impatiences
sont mises à rude épreuve. Il y a aujourd’hui
une crise qui se consolide et les jours qui viennent
sont annonciateurs de grèves et de manifestations.
Il faut espérer que le premier Ministre se
donne les moyens pour sortir du convenu afin d’aborder
les vrais problèmes de fond qui l’interpellent.
Sinon, on risque d’avoir des surprises désagréables
au moment où son temps de grâce risque
de finir !
CY/VT