San
Finna N°457 du
31 Mars au 06 Avril 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
LA
VIE CHERE AU CŒUR DES « NON LOTIS »
Vie
chère rime avec galère, mais surtout misère
pour les couches sociales les plus fragilisées
de notre pays. Pour en avoir le cœur net, petit tour
au cœur d’un quartier non lotis de Ouaga, où
ses habitants, loin de céder au désespoir,
racontent un quotidien difficile qu’ils affrontent
la tête haute.
Personne
à Ouaga n’ignore les non lotis. Tout le monde
connaît l’existence de ces quartiers qui s’étendent
indéfiniment à la périphérie
de la capitale. Ces kilomètres de maisons construites
en banco, faites de briques taillées à la
va-vite dans la terre sèche. Des tôles posées
à même les murs pour les plus chanceux, de
la paille en guise de protection pour les autres. Une
zone qui ne bénéficie d’aucune infrastructure
: ni eau, ni électricité. Ses habitants
viennent de tout le Burkina : des villageois ayant déserté
leurs champs pensant pouvoir trouver de quoi nourrir leur
famille en ville, des citadins exerçant des petits
boulots et ne pouvant affronter la hausse des prix de
l’immobilier au centre de Ouagadougou, ou encore
des petits malins qui se sont rapidement appropriés
une parcelle en attendant que le quartier soit viabilisé.
Bref, tous ceux que la précarité repousse
aux marges de la capitale. Une rencontre avec ses habitants
permet de comprendre jusqu’où la vie chère
peut compromettre leur quotidien déjà difficile.
Quelle
n’a pas été notre surprise lorsqu’en
avançant entre les ruelles des non lotis
nous sommes tombés nez à nez avec
un panneau : Blanchisserie de luxe. Au fond d’une
cour caillouteuse, le fameux blanchisseur de luxe
et son petit frère sont plongés dans
une lecture attentive de la Bible en attendant un
éventuel client. Une petite maison en banco
abrite les deux frères dont le plus grand,
Isaac Tiemtoré, est étudiant en anglais
à l’Université de Ouagadougou.
Il est surpris de notre visite et peine à
trouver les mots lorsqu’on lui parle de vie
chère. Non par timidité ou manque
d’éloquence mais par dignité.
Le jeune homme vient du village de Toécé,
et malgré ses maigres sous, il peut se vanter
de joindre les deux bouts grâce à son
petit pressing. Il concède que « la
vie est dure à Ouaga, surtout depuis cette
inflation des prix des marchandises.
Vue
d’un « Non loti »
Un produit qui coûtait 100 Francs il y a moins
d’un an vaut pratiquement le double aujourd’hui.
» Une situation qu’il dit gérer
correctement, « grâce à Dieu
», souligne-t-il, et au Restaurant Universitaire
nous confiera-t-il plus tard. Les deux frères
étant actuellement en congé, ils en
profitent pour « chercher un peu d’argent
». Quelques jetons qui leur permettront de
payer du charbon pour leur thé, et le nécessaire
pour survivre : nourriture, eau, savon.
A
quelques mètres de là, des ouvriers creusent
sous le soleil. Entre les baraques, ils assemblent de
la terre pour en faire des briques que les habitants,
sans cesse plus nombreux, achètent 15 Francs CFA
afin de monter leur propre toit. A voir l’étendue
de la surface dépouillée, on en déduit
que les non lotis sont loin d’arrêter de s’étendre.
Reste à espérer que les prochaines pluies
ne viendront pas ici ramasser des masses de boue qui déclencheraient
des éboulements de terrain. Les problèmes
ne viennent, malheureusement, jamais seuls.
On
croise un marché. Presque vide. Des cabanes de
banco là encore, à la toiture de paille.
Il semble qu’il y ait plus de cabarets, où
l’on vient étancher sa soif grâce au
dolo, que de vendeuses de fruits et légumes. Ces
cabarets où se réunissent généralement
les hommes qui peuvent passer la journée à
parler de tout et de rien. Souvent entre deux petits boulots,
ils sont ouvriers, commerçants, mais surtout vigiles.
Les gardiens sont très nombreux à vivre
aux non-lotis. Ces hommes qui n’ont l’air
de rien sifflant leur « tchapalo » à
l’ombre d’un cabaret, mais qui en connaissent
long sur les vices et les déboires de nos élites…
De
l’autre côté du marché se trouve
sous une paillote un panneau annonçant la présence
d’une association : l’Association Zaman-Nooma.
Des femmes vacant à leurs activités ménagères
appellent la présidente. Mamata Kafando a créé
cette structure en compagnie de voisines en mars 2007,
« quand le contexte est devenu difficile »,
explique-t-elle. Les enfants se joignent un à un
à la conversation. Le regard éveillé,
le ventre gonflé, la plupart d’entre eux
ont été chassés de l’école,
nous expliquera Mamata, faute pour les parents d’avoir
payé les frais de scolarité. C’est
l’objectif de son association : recueillir un peu
d’argent pour venir en aide aux orphelins, aux enfants
en difficulté du quartier afin de leur permettre
de suivre leur scolarité et de leur remettre un
peu de fournitures scolaires. La discussion s’ouvre
sur les problèmes quotidiens rencontrés
par les familles du quartier : « Il y a de plus
en plus de personnes qui passent la journée sans
manger, constate-elle. Les enfants subissent le même
sort. Il faut qu’ils attendent que leurs parents
ramènent un peu d’argent à la maison
pour espérer dîner. Sinon ils dormiront le
ventre vide. » Le travail se fait rare et les prix
augmentent. Les enfants sont les premiers à subir
les affres de la vie chère. Ils ne sont plus scolarisés,
ils ne mangent pas assez, souvent mal, et ils sont les
premiers à tomber malades. Mamata déplore
cette situation. Témoin privilégié
de la dégradation des conditions de vie, elle habite
ici depuis 18 ans. Autrefois petit village nommé
Tabtenga, la zone a été rattrapée
par Ouagadougou pour être intégrée
au secteur 28. Elle ajoute non sans regrets qu’
« Autrefois la vie valait mieux. Nous cultivions
de petites parcelles de terre. Nous avions donc de quoi
manger correctement. » Elle et son mari ont déjà
pensé vivre ailleurs, dans un village nommé
Pélé, mais ils ont renoncé faute
d’école au village. « Nous préférons
privilégier la scolarité des enfants. Ils
sont notre avenir. » Son mari est maçon et
ils ont eu ensemble 4 enfants. « Mais il y a encore
des familles ici qui ont 6, 8 voire 10 enfants ! »
Autant de rejetons auxquels elle souhaiterait assurer
une vie décente. « Nous toutes, les femmes
du quartier, nous souhaitons travailler. Nous voulons
préparer du soumbala et transformer d’autres
produits pour les vendre grâce à notre association.
» Pour l’instant, malgré leur volonté
et leur courage, Mamata confie n’avoir reçu
aucune aide extérieure pour son association. Les
habitants gèrent seuls. Preuve d’une force
et d’une détermination sans faille. Un échantillon
d’un quartier qui ne compte que sur lui-même
face à la vie chère. Jusqu’à
quand ?