LES
REFONDATEURS ET LA PRESSE
LE GRAND ORAL
Comme
une suite logique et attendue de la publication (voir
San Finna n° 458 du 7 au 13 avril 2008) de leur
Manifeste, les refondateurs ont donné, le mercredi
16 avril dernier, à l’invitation de l’Association
des femmes pour la lutte contre la pauvreté
et l’impunité (AFLPI), une conférence
de presse dans la salle de conférence du Liptako
Gourma. Compte-rendu et commentaires.
D’entrée
de jeu, relevons la forte présence des médias
nationaux mais aussi et surtout l’exceptionnelle
mobilisation des médias d’Etat : télévision
et radio nationales, radio rurale, AIB, Sidwaya. Au
Burkina, si les conférences de presse sont
un mode de communication très usité
par les partis politiques, les médias d’Etat
ne nous ont guère habitués à
y répondre de manière aussi représentative
surtout lorsqu’il s’agit de partis jugés
infréquentables comme certains de ceux qui
sont signataires du Manifeste. On pourrait y voir
un heureux début de refondation avant l’heure,
qui ne dit pas son nom !
Le
mot de bienvenue reviendra à une représentante
de l’Association des femmes pour la lutte contre
la pauvreté et l’impunité (AFLPI),
Diane Patricia Vokouma. Ensuite, la déclaration
liminaire, délivrée sur un ton solennel
par le Docteur Alain Zoubga, président de l’Autre
Burkina/PSR (assisté de Soumane Touré,
Secrétaire général du PAI et
de Ram Ouédraogo, Président du RDEB),
permettra à la presse et aux invités,
d’en connaître un peu plus sur le Manifeste
à travers les trois indications majeures de
son contenu :
1)
Un diagnostic sans complaisance de l’état
de crise que vit le Burkina
2) Ce que ce Manifeste n’est pas
3) Les objectifs poursuivis et les propositions pour
y parvenir.
LE
DIAGNOSTIC DE L’ETAT DE CRISE
La
déclaration fut une invite à ne
pas se tromper de crise et à ne pas céder
à la tentation de sa minimisation. En
effet, en dépit des évidences
criardes de la prévalence de cette crise
comme l’attestent les récentes
émeutes enregistrées dans plusieurs
villes et localités du pays, et de bien
d’autres explosions de violences diverses
antérieures ayant ébranlé
la paix sociale et que les 9 regrettent au passage,
il s’en trouve qui cèdent à
une tentation de banalisation |
De
gauche à droite, Hermann Yaméogo
et Clément Dakio aux premières
loges
|
des
causes et des effets de la crise et même
d’en rire. La déclaration prévient
: « Et comme à chaque fois qu’une
proposition nouvelle est faite, certains pourraient
en rigoler, la renvoyant au musée des
rêveries. Aujourd’hui, il est évident
qu’il faut cesser de rigoler car la menace
est réelle et des voix plus autorisées
que les nôtres reprennent en écho
le bien fondé de nos mises en garde.
Alors, il faut se mettre au plus tôt à
la tâche car le péril est déjà
à nos portes ». |
CE
QUE LE MANIFESTE N’EST PAS
La proposition de refondation, est-il précisé,
n’appelle pas à la révolution.
Elle ne repose pas sur la politique de la «
tabula rasa », c’est-à-dire de
la table rase. L’explication s’adresse
à ceux qui, au Burkina, ont de tout temps fait
montre de conservatisme obtus. Toutefois, la refondation
n’est pas soluble dans les « petites réformes
» politiques quand on se trouve devant l’urgence
de refonder un contrat social face à une crise
structurelle de gouvernance.
Ensuite, les conférenciers précisent
qu’ils n’ont pas « la prétention
d’être une force d’avant-garde ni
même un front de partis politiques » et
que le Manifeste « n’est pas non plus
un programme politique ». Précision oh
combien nécessaire dans un Burkina où
réduire les idées et les concepts est
en passe de s’inscrire comme un sport national.
Alors, quel message les refondateurs ont-ils voulu
faire passer « dans les villes et villages du
pays, jusque dans nos lieux de travail et dans nos
habitations » ?
LES
OBJECTIFS DE LA REFONDATION
Pour sortir de la crise, il faut, selon les 9, recadrer
la gouvernance au niveau des structures et au niveau
des comportements des hommes et des femmes de notre
pays ». Aussi, attendent-ils des autorités
des gestes forts qui traduisent leur disposition au
dialogue refondateur. Il s’agirait par exemple
« non seulement de la libération de tous
ceux qui ont été jugés et écroués
» à la suite des dernières émeutes
mais aussi d’une « amnistie générale
incluant en particulier toutes les procédures
liées à des faits de contestation de
la gouvernance, qu’elles soient en instance
ou qu’elles aient abouti à des condamnations
». Voilà balisé le cadre de la
conférence !
En
prenant la parole, Touré Soumane n’a
pas failli à sa réputation de grand
tribun. Très en verve, il souligna tout d’abord
que c’est l’une des rares fois que des
partis politiques, sans distinction de couleur idéologique
ou d’orientation politique, se retrouvent et
entament une initiative d’interpellation et
de rassemblement de toutes les forces vives de la
nation autour de la nécessité d’une
remise en cause de la gouvernance nationale et de
propositions de sortie de crise. Puis, il relèvera,
contrairement aux habitudes de nos leaders, le rôle
anticipateur de Me Hermann Yaméogo dans l’entreprise
de refondation. Pour lui, cela fait un temps déjà
que le fils de Maurice, comme il aime le nommer avec
un humour valorisant, prêchait tel Jean-Baptiste
dans le désert, son idée de consensus,
de refondation, jusqu’à ce que la survenance
de la présente crise fasse apparaître
aux yeux de tous, y compris aux siens, la justesse
de l’analyse et la pertinence des propositions
dont il faisait cas. Pour Soumane Touré, l’heure
est grave et le sursaut national nécessaire
car le caractère mondial de la crise ne pourra
qu’aggraver les causes endogènes déjà
préoccupantes. Le pouvoir, dans l’intérêt
national, gagnerait à en faciliter la mise
en œuvre en se donnant pour point de départ,
les propositions consensuelles issues des travaux
du Collège de Sages créé par
Blaise Compaoré lui-même et qu’il
s’était publiquement engagé à
appliquer, mais qu’ils se dépêcha
d’oublier, une fois la crise passée.
Pour Ram Ouédraogo, qui a été
Président du Comité de mise en oeuvre
des recommandations de la Commission pour la réconciliation
nationale, puis Président du Comité
technique d'appui au Gouvernement pour la mise en
oeuvre des engagements pris par le Chef de l'Etat
le 30 mars 2001 lors de la Journée Nationale
de Pardon, il y a eu trahison vis-à-vis des
recommandations du Collège de Sages car il
était prévu que soit créée
une structure de suivi des applications des recommandations.
Ils avaient également escompté que l’autorité
morale des Religieux et des Chefs coutumiers allait
être garante, en son temps, de cette mise en
œuvre, ce qui aurait évité au pays
de se retrouver encore aujourd’hui en situation
de crise généralisée.
Sur
ce, les journalistes engagèrent les questions.
« Quand on regarde le groupe des partis
signataires, on constate qu’aucun d’eux
n’est représenté à l’Assemblée
nationale. Donc, votre idée de refondation,
est-ce que ce n’est pas une manière de
survivre ? »
« L’Assemblée nationale travaille
déjà sur des réformes. Est-ce
que vous avez été contacté dans
ce sens ? »
« Certains d’entre vous ont été
des collaborateurs de Blaise Compaoré. Est-ce
qu’ils ne sont pas par conséquent tout
aussi responsables de la crise que nous vivons ? »
«Comment comptez-vous mettre en œuvre
la Refondation ? »
« Quelle relations peut-il y avoir entre
la refondation et ceux qui ont lancé l’idée
d’un forum ? »
« Par le passé, Hermann a été
le leader de la CFD et Soumane, celui de l’ARDC,
et ils se sont combattus à ce titre. Comment
cela se fait-il qu’ils se retrouvent aujourd’hui
ensemble ? »
« J’aimerais savoir si les refondateurs
seraient intéressés par un gouvernement
de large rassemblement ? »
« Que pensez-vous de la prolifération
des cultures OGM à la faveur de la crise alimentaire
mondiale ? »
« Quels commentaires faites-vous de l’éviction
de Salif Diallo du gouvernement ? »
C’est
un rien agacé que Soumane Touré, avant
de répondre aux questions, relève qu’il
faudrait que certains journalistes fassent l’effort
de se mettre au courant du fonctionnement d’une
république. En effet, dira-t-il, si l’on
relève la pertinence de certaines questions,
d’autres par contre trahissent malheureusement
les insuffisances de leurs auteurs. Il déplorera
le fait qu’après plus de 15 ans de vie
démocratique, certains journalistes en soient
encore au brassage des idées toutes faites,
du genre « alliance contre nature »
ou « qu’est-ce qu’un libéral
comme Hermann Yaméogo fait avec un communiste
comme Soumane Touré ? ». Il fit
savoir que tout d’abord, l’animation de
la vie politique relève d’un droit constitutionnel
et que ce serait plutôt le contraire qu’il
faudrait condamner car il est inconcevable que, face
à l’ampleur de la crise, des partis dignes
de ce nom se murent dans le silence sous prétexte
qu’ils ne sont pas à l’Assemblée.
Quand la maison brûle, ceux qui sont à
l’intérieur ne mégotent pas sur
le teint, la taille, le sexe de ceux qui accourent
avec des sceaux d’eau pour aider à éteindre
!
S’agissant de l’ancienne opposition CFD/ARDC,
le secrétaire général du PAI
relèvera qu’il ne voyait pas en quoi
cela les empêcherait de se retrouver pour défendre
des idées communes. A chaque période,
ses préoccupations, en somme ! Concernant les
réformes de l’Assemblée nationale
et l’idée de la tenue d’un forum,
Soumane assura que ces initiatives ne peuvent être
que bienvenues mais il fit cependant remarquer que
la majorité parlementaire qui parle aujourd’hui
des réformes est celle-là même
qui tritura le code électoral consensuellement
élaboré avant les législatives
de 2002, ce qui engendra le doute sur l’objectivité
de leurs futures positions.
Quant à ses rapports avec Me Yaméogo,
il soulignera que ce n’est pas la première
fois qu’ils se retrouvent : « Après
la crise consécutive aux évènements
de Sapouy, nous avons tous les deux travaillé
aux réformes politiques et institutionnelles
». C’était, expliqua-t-il, au moment
où le Collectif était à bout
de souffle et où la crise courrait le risque
de se terminer sans qu’il n’en soit tiré
aucun avantage pour le combat mobilisateur mené
par le peuple, et ce tandem a permis des réformes
importantes : la mise en place d’un gouvernement
renforcé par un Protocole d’accord qui
a travaillé à des élections législatives
les plus équilibrées de toute l’histoire
de la 4ème République.
Le Docteur Alain Zoubga apportera également
sa contribution aux réponses. Pour lui, le
fait que des partis hier adversaires se retrouvent
en alliance autour d’idées communes à
défendre, ne confère que plus de mérite
à ces partis et à leur projet. Il ajouta
qu’il faut savoir se départir des fausses
querelles, des étiquettes trop vite collées,
pour ne retenir que l’essentiel. Cet essentiel,
c’est l’esprit même qui anime l’initiative
des refondateurs.
Sur la question d’une éventuelle participation
à un gouvernement de large ouverture, la réponse
fournie par le praesidium fut sans équivoque
: il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs,
la priorité c’est l’assainissement
du cadre de la gouvernance, le subsidiaire devant
venir de surcroît. Mais ils ont tenu à
préciser que si en bout de chaîne, la
question se posait, ils y répondraient, sans
en faire une question embarrassante, dans le cadre
précis d’objectifs.
Sur les OGM, Ram Ouédraogo n’a pas estimé
nécessaire d’y répondre, les jugeant
hors sujet. Soumane Touré soutiendra qu’en
l’état actuel des choses, les OGM constituent
une sérieuse menace pour notre agriculture.
Au regard de la manière dont les exploitent
des firmes comme Monsanto, les OGM ne peuvent qu’asservir
l’agriculture burkinabé. Il estime cependant
que si des chercheurs burkinabé réussissaient
pour le cas du riz, à développer des
variétés bien adaptées aux réalités
de notre agriculture -avec les précautions
qu’il se doit, s’entend- il n’y
aurait pas de raison de les rejeter systématiquement.
La question du départ de Salif Diallo du gouvernement
amena une réflexion ironique de Soumane Touré
qui provoqua l’hilarité dans la salle
: «L’affaire de Salif Diallo ne doit
pas nous empêcher de nous préoccuper
des questions majeures du pays. Et puis, lorsqu’une
telle affaire révèle la maladie d’un
adversaire, d’un système qui nous a fait
tant souffrir, vous n’allez quant même
pas lui souhaiter un prompt rétablissement,
non ?».
Ce fut aussi l’occasion pour Me Hermann Yaméogo,
d’intervenir dans le débat. Bien que
n’étant pas au praesidium, l’on
sentait bien que si ce dernier ne prenait pas la parole,
cette conférence de presse aurait eu un goût
d’inachevé.
Le président de l’UNDD commença
par remercier la presse pour l’intérêt
qu’elle a manifesté à la Refondation
en se déplaçant si massivement pour
cette conférence de presse. Il a rappelé
ensuite aux journalistes l’importance que les
médias jouent dans la prise de conscience de
la gravité de la situation que nous connaissons.
La profondeur de la crise requiert selon lui, tout
leur professionnalisme dans leur mission d’information.
Pour sa part, il ne peut pas se résoudre à
considérer comme de vrais patriotes, tous ceux
qui en dépit des évidences, s’échinent
à dénier son caractère structurel
à la crise.
Me Hermann Yaméogo ne manquera pas de parler
du courage politique de ses partenaires refondateurs
et particulièrement de celui de Soumane Touré
dont certains estiment qu’ils forment tous les
deux, un attelage bien curieux. Pour lui, Soumane
Touré est un homme qui sait dire non quand
les circonstances l’exigent mais qui va aussi
au bout de ses convictions lorsqu’il les estime
justes et fondées.
Il reviendra ensuite sur l’enchaînement
des fautes politiques ayant eu pour effet «
construction du monstre démocratique »
qui nous tient lieu de système de gouvernance.
Aujourd’hui, a-t-il poursuivi, le Burkina Faso
s’étrangle du fait de la marche hors
normes constitutionnelles de l’Etat, de la monopolisation
sans précédent des espaces politiques
et économiques par une minorité. Parlant
enfin de Salif Diallo, il dira que l’homme est
ce qu’il est mais qu’il faut lui reconnaître
le courage d’avoir reconnu le rôle qu’il
a joué dans le démantèlement
en particulier de certains partis d’opposition
au Burkina Faso, ce qui fonde notamment aujourd’hui
ces derniers à mettre en doute la légitimité
des institutions.
C’est
sur cette parole profonde d’Hermann Yaméogo,
ouvrant tout un champ de réflexion, que Alain
Zoubga, très calme, contagieux de conviction,
a mis fin à la conférence de presse
des refondateurs considérée par beaucoup
comme un test probant.
Lamine
Koné