San
Finna N°501 du
09 au 15 Février 2009 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus
mais il n'est de Liberté sans capacité
de refus"
LETTRE
OUVERTE A MADAME CARLA BRUNI/SARKOZY
SUR LA LUTTE CONTRE LE SIDA AU BURKINA FASO
Madame
la Présidente,
Vous
serez dans nos murs le 11 février 2009 en qualité
d'ambassadrice du Fonds mondial de lutte contre le sida,
la tuberculose et le paludisme. C’est un très
grand honneur que vous faites à tout le pays
et nous voulons sincèrement vous en remercier.
Nul doute que votre venue va booster encore plus la
lutte contre ce fléau. Mais nous aimerions profiter
de votre séjour pour vous faire part de certaines
situations regrettables qui nuisent à la lutte
contre cette terrible maladie au Faso.
Nous
ne sommes pas des négationnistes au point
de dire que rien n’a été
Mme
Carla Bruni/Sarkozy
(Photo tdg.ch)
fait
dans ce domaine si sensible. Loin de là
! Et les résultats d’ailleurs prouvent
que la lutte se mène avec succès
puisque nous sommes, selon les chiffres, à
moins de 60.000 personnes infectées par
la maladie contre 130.000 il y a quelques années,
que les soins qui étaient donnés
en 2003 à moins de 2.000 malades concernent
actuellement près de 20.000 personnes.
Il y a aussi que le prix des médicaments
n’a cessé
de baisser. Dernièrement, il est même
passé de 5.000 fcfa par mois, à
1.500 f. Grande avancée que nous félicitons.
Cependant, tout n’est pas pour le mieux dans le
meilleur des mondes. Nous retiendrons trois points qui
devraient vous intéresser, vous qui avez décidé
de vous investir dans cette noble lutte.
PREMIER
POINT
Le Comité national de lutte contre le Sida est
logé à la Présidence du Faso et
non au Ministère de la Santé. Pourquoi
? Certains ont dit que c’est pour montrer à
quel point, au plus haut niveau de l’Etat, on
s’implique dans cette lutte capitale. Bien de
partis politiques d’opposition l’ont cependant
regretté à maintes reprises, arguant que
le travail serait fait aussi correctement au Ministère
de la Santé et que surtout, les comptes y seraient
plus lisibles. Mais hélas, ils n’eurent
pas gain de cause. Et ce que devez sans doute savoir,
c’est que cet hébergement des structures
de lutte contre le Sida dans les Présidences,
en Afrique, est régulièrement dénoncé
par les Africains qui y voient, à tort ou à
raison, un moyen sinon de s’accaparer tous ces
milliards qui tombent de l’extérieur, en
tout cas de les gérer politiquement c’est-à-dire
à la tête du client.
DEUXIEME
POINT
Pour aider à la transparence si nécessaire
dans ce secteur et suite aux rumeurs multiples sur le
mauvais usage des fonds dans le cadre de cette lutte,
l’un des organes dans lequel j’exerce ma
plume a écrit, réécrit, et a même
dépêché un journaliste au Comité
afin de connaître le budget annuel du Comité
et le dispatching de ses dépenses. Non seulement
il n’y eut aucune réponse mais le journaliste,
qu’on fit poireauter pendant des heures, fut mal
accueilli et n’obtint aucun renseignement. Cette
question très précise avait été
posée : «Quel a été le
montant total de l’aide que le Comité national
de lutte contre le Sida a reçu en 2004 pour la
lutte contre le Sida » ? Il n’y eut
jamais, même un début de réponse.
Chat échaudé craint l’eau froide
: aucun journaliste de l’organe en question n’est
reparti pour ce genre d’éclaircissements
!
TROISIEME
POINT
Au Faso, tout le monde sait que la lutte contre le Sida
ressemble fort à une course aux affaires. Nous
nous permettons de reprendre quelques extraits d’un
article écrit par un Séropositif à
l’endroit des autorités et que le Site
LE FASO.NET a publié en septembre 2006. Il faut
savoir que ce qu’il souligne est ressenti par
la majorité des Burkinabé et que la situation
depuis, n’a pas changé, les critiques étant
toujours aussi vives.
« Aujourd’hui, la lutte contre le Sida
est devenue un fonds de commerce, un haut lieu de la
débauche intellectuelle, où l’immoralité
est encouragée et ses auteurs récompensés.
En la matière, le Burkina, jadis pays des Hommes
intègres, est passé maître dans
l’art de la roublardise. La lutte contre le Sida
telle qu’elle se déroule, n’est en
fait qu’une lutte pour une propension exponentielle
de cette pandémie. Des milliards de francs sont
injectés sans résultats probants, même
si on crie sous tous les toits que le taux de séroprévalence
a baissé. Diffuse-t-on vraiment les vrais chiffres
? J’en doute.
Il
y a une pléthore d’associations qui ne
foutent absolument rien si ce n’est organiser
des actions spectaculaires pour s’enrichir, accaparer
le beurre, l’argent du beurre jusqu’à
voir le sourire de la crémière. Et comme
les bailleurs de fonds continuent de financer sans un
réel système de suivi de la gestion de
l’argent frais qu’ils donnent, bonjour les
abus, les surfacturations, les détournements,
les blanchiments d’argent, tout cela couronné
par une corruption monumentale, comme le dit si bien
le réalisateur et journaliste d’investigation,
Jamel Tahi, dans le dernier numéro.
Combien
d’associations de lutte contre le Sida y a-t-il
au Burkina ? Plusieurs centaines. Et il y a plus de
1000 qui gravitent autour du Secrétariat permanent
du Comité national de lutte contre le Sida et
les infections sexuellement transmissibles (SP/CNLS).
Ces associations sont très mal coordonnées.
Tout juste leur demande-t-on de trouver des justificatifs
par rapport aux fonds qui leur sont alloués périodiquement.
J’ai personnellement été membre
de deux de ces associations et je sais de quoi je parle.
Certaines associations semblent être spécialisées
dans la fabrication de fausses factures. C’est
d’ailleurs pour ne pas cautionner de telles pratiques
que j’ai démissionné en avril 2005.
J’ai déjà signalé l’existence
de ces actes, mais apparemment, on a juste fait semblant
de m’écouter.
Le
président d’une association de lutte contre
le Sida, bien connu à Ouagadougou, est venu me
voir pour me demander de l’aider à acquérir
des financements. Comme si j’étais, moi,
le bras droit des bailleurs de fonds. Il m’a dit
que s’il y avait parmi eux un séropositif
ou un malade du Sida, les bailleurs de fonds allaient
vite délier le cordon de la bourse. Il m’a
même promis que j’allais avoir une bonne
partie de l’argent du fait de mon statut.
Je
me suis dit enfin que je pourrais avoir accès
aux soins, avoir une bonne alimentation, faire de petits
projets, voyager un peu pour tromper un tant soit peu
mes angoisses. Mais il m’a « niqué
», le salaud. Dès que l’argent est
tombé, il a commencé à ne plus
me fréquenter comme il le faisait avant. Il m’a
juste donné 10 mille francs sur les trois millions
reçus. Je me souviens avoir reçu en plus,
la somme de 5000 francs après un petit «
pot » que nous avons pris au jardin de l’amitié.
Voyez vous-même comment notre monde est méchant.
Certaines personnes ne se lassent pas d’exploiter
la misère des autres.
J.K,
29 ans, séropositif »
Si
nous nous sommes étendus sur une si longue dissertation,
c’est tout simplement pour que vous mesuriez les
problèmes qui se posent dans ce combat contre
le Sida. Choses qu’on ne vous dira forcément
pas dans les dorures de la République !
Et
comme nous sommes convaincus que la langue de bois n’a
pas droit de cité dans la Famille Sarkozy, nous
osons espérer que vous serez plus regardante
sur ce qui se passe et que votre séjour, vous
le mettrez à profit pour attirer l’attention
des autorités burkinabé pour que certaines
dérives cessent pour le plus grand bonheur de
nos malades qui se battent avec courage, abnégation,
pour faire face à ce mal.
Merci
d’être venue au Faso et bon séjour
!
Aristide OUEDRAOGO