San
Finna N°463 du
12 au 18 Mai 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
ENTRETIEN
DE SAN FINNA
AVEC MR EMILE KABORE,
ANCIEN MINISTRE, MEMBRE DU BUREAU POLITIQUE NATIONAL DU
CDP
« Le CDP a mal à sa gouvernance pour ne pas
dire qu’il n’est même plus géré
du tout »
Ceux
qui disaient qu’au CDP, on file doux et qu’aucune
voix ne peut s’élever pour trouver à
redire à la conduite des affaires du parti, ont
dorénavant tout faux. Avec René Emile Kaboré,
quelque chose a changé dans la perspective et plus
rien ne sera plus comme avant. D’avoir osé
dire tout haut ce que d’autres pensaient tout bas,
il se drape du manteau de réformateur en chef.
La chose, dans le contexte du moment, tant au CDP qu’au
plan national, pour être audacieuse, n’en
porte pas moins la marque des intuitions et des actes
de courage qui font les grands politiques. Lisez plutôt
ce détonant entretien qui risque de résonner
longtemps dans le landerneau politique !
Question
: Dans sa livraison n° 7124 du vendredi 02 mai 2008
de notre confrère « L’Observateur Paalga
», a été publiée la réponse
du Président du CDP à la lettre que vous
lui avez adressée le 23 avril. Quels commentaires
faites-vous sur cette réponse ?
René
Emile KABORE (R.E.K) : La reconnaissance
de l’importance des questions que nous avons
soulevées et la décision du Président
de les soumettre aux instances statutaires de notre
parti nous confortent dans le sentiment que nous faisons
œuvre utile.
Toutefois, nous aurions apprécié plus
de précision de sa part sur les instances concernées
et sur les échéances envisagées
car il ne s’agit pas non plus de laisser pourrir
les choses jusqu’aux calendes grecques.
René
Emile KABORE
Nous
avons moins apprécié cette sorte de
« rappel à l’ordre » qui
nous est adressé dans la deuxième
partie de sa lettre car c’est précisément
contre l’absence d’ordre établi
dans le parti que nous nous élevons. Le moment
venu, et si le débat est démocratique,
il verra lui-même qui respecte et qui ne respecte
pas les statuts et règlement intérieur
de notre parti. En attendant, personne ne nous a
expliqué comment
la
réponse du président s’est retrouvée
dans la presse. Comme aime à le dire un de
mes grands amis : « Le linge sale se lave
en famille. Mais quand on vous condamne hermétiquement
le lavoir familial, il ne vous reste plus que le
pressing public pour laver votre linge ».
Par ailleurs, il nous revient que certaines personnes
travaillent en ce moment même à faire
naître d’autres courants dont les objectifs
seraient de combattre le courant réformateur,
comme si l’on voulait déplacer le débat
pour mieux noyer le poisson. Nous restons vigilants.
Question
: De quelles forces le courant « CNPépiste
», votre courant, dispose-t-il et n’avez-vous
pas peur de vous faire écraser ?
R.E.K : Permettez-moi d’insister encore
une fois sur une chose. Nous ne sommes pas le courant
« CNPépiste » mais bel et bien le courant
réformateur. C’est voir à travers
un prisme réducteur que de parler de courant CNPépiste.
Nous avons déjà précisé que
notre base n’est pas circonscrite aux limites d’un
ancien parti politique. Nous sommes militants du CDP qui
soulevons des problèmes du CDP et qui partageons
des préoccupations sérieuses avec une importante
partie de militants du CDP.
Nous souhaitons que ces diversions que certains véhiculent
cèdent la place aux problèmes de fond qui
sont sérieux et dont bon nombre de militants attendent
la solution.
Sinon, si vous tenez à le vérifier, il vous
est loisible de procéder à un sondage et
vous verrez de vous-même que ceux qui partagent
nos points de vue dans le parti se situent bien au-delà
des clivages des anciennes formations politiques qui se
sont dissoutes avant de fonder le CDP.
Quant à nos forces, elles auront la force de la
justesse de la cause que nous défendons. Pour qu’une
cause triomphe, il n’est pas nécessaire qu’elle
soit proclamée au départ par un million
de personnes. Si elle est juste, les gens honnêtes
commencent à se l’approprier et puis, petit
à petit, même ceux qui le sont moins finissent
par s’incliner.
Qu’il s’agisse des individus, des organisations,
des peuples ou de l’humanité toute entière,
l’histoire regorge d’enseignements dans ce
sens. Attendons de voir.
Question
: Certaines rumeurs, des écrits même, disent
que le courant des réformateurs obéirait
à la même logique que la FEDAP/BC et serait
par conséquent téléguidé depuis
le Palais de Kossyam pour casser le CDP.
R. E.K : Ecoutez… Nous pensons qu’il
faut être clair une bonne fois pour toutes. Certains
s’évertuent à vouloir présenter
la FEDAP/BC comme une organisation antagoniste du CDP
tout en affirmant que c’est le Président
Compaoré qui serait à la base de la création
de la FEDAP/BC. Revenons un peu en arrière si vous
le voulez bien.
Au début de la crise ivoirienne, vous avez comme
nous, entendu tout ce qui se disait sur notre pays et
son Président. Vous avez aussi remarqué
le silence assourdissant du CDP. Vous avez vu aussi la
marée humaine qui a accompagné le Président,
obligé de faire le trajet Rond Point des Nations
Unis-Aéroport, à pied, tant la foule était
dense lors de ce fameux voyage en France où se
tenaient les négociations de Marcoussis.
Eh bien ! Même à ce moment-là, même
ce jour encore, le CDP est resté silencieux, absent
de tout. Ce sont des bonnes volontés qui ont eu
un sursaut, se sont organisées pour réaliser
cette marche grandiose et victorieuse. C’était
un témoignage du soutien populaire au Président.
Et puis, il y a eu les élections présidentielles
de 2005 où de bonnes volontés se sont encore
une fois retrouvées pour organiser le soutien à
la campagne du Président à travers les associations
telles « Les Amis de Blaise Compaoré »
(ABC) comme si le soutien du parti n’était
pas manifeste.
Aujourd’hui, toutes ces associations de soutien
décident de se fédérer pour soutenir
le Président Blaise Compaoré, surtout dans
sa dimension d’Homme de Paix, que le monde entier
reconnaît et soutient. Quel est le problème
?
Le CDP est quant à lui, un parti politique, et
en tant que tel, il est investi d’une mission et
poursuit des objectifs clairs. Notre travail de militant
consiste à travailler à la réalisation
de ces objectifs pour que notre mission soit remplie.
Si par ailleurs, des personnes s’organisent pour
nous soutenir dans l’accomplissement de notre mission,
nous ne pouvons que les remercier. Y a-t-il un problème
en cela ? Nous n’en voyons pas. Au Burkina Faso
même, ce n’est pas une première. Nous
avons tous vu en son temps le fonctionnement harmonieux
entre le PAI et la LIPAD. Si dans notre parti le CDP,
il se trouve des militants qui voient l’arrivée
de la FEDAP/BC d’un mauvais œil, c’est
qu’ils ont d’autres idées et considérations
qu’ils se gardent cependant de partager.
Question
: La question du départ du gouvernement du Ministre
Salif Diallo a suscité beaucoup de commentaires,
surtout après le communiqué du Bureau Politique
du CDP lui adressant des félicitations. Qu’en
dites-vous ?
E.R.K : Sur le départ d’un ministre
du gouvernement, nous n’avons pas de commentaires
à faire, ce qui ne veut pas dire que nous ne pouvons
pas apprécier telle ou telle personnalité
qui entre ou qui sort du gouvernement.
Aux termes de notre constitution, c’est le Président
du Faso qui nomme son premier Ministre tout comme il est
aussi clair que le premier Ministre forme le gouvernement
dont il est le chef, après l’avoir soumis
préalablement à l’appréciation
du Président. C’est naturellement donc ces
deux personnalités seuls qui sont concernées
par la question de l’entrée ou de la sortie
d’une personnalité du gouvernement, que du
reste le Président peut le dissoudre quand il veut.
Maintenant, qu’il veuille prendre des avis, même
auprès d’un parti politique qui le soutient,
c’est lui qui en décide, et des relations
de confiance ne peuvent que favoriser ce genre d’échanges.
En dehors de ce considérant constitutionnel, il
convient tout de même de remarquer que le Président
et le Ministre Salif Diallo travaillent ensemble depuis
bien longtemps avant l’existence du CDP. N’en
n’ayant pas été témoin, ni
de près ni de loin, et dans l’ignorance totale
de ce qu’il y a entre eux, nous ne nous donnons
aucun droit d’émettre un quelconque jugement
de valeur.
Ceci dit, c’est le communiqué de notre réunion
du Bureau Politique, le 05 avril 2008, qui nous pose problème.
C’est vrai qu’au cours de la séance,
nous avons entendu le Président du parti sur le
départ du Ministre Salif Diallo du gouvernement.
Mais personne n’a présenté une motion
ou encore une recommandation qui aurait pu justifier les
termes du communiqué que nous avons lu comme vous
dans la presse, lequel communiqué a été
rédigé et signé en dehors de notre
réunion, donc diffusé sans avoir été
discuté et amendé en plénière.
Si un tel débat avait eu lieu, nous aurions donné
notre point de vue et un amendement sur le passage des
félicitations. Pourquoi ?
-
Primo : le Président du Faso et le premier Ministre
s’étant prononcés sur la question,
il apparaissait inopportun, et même contraire au
protocole, que le parti y revienne si ce n’est pas
pour dire le contraire. Cela a pu jeter le trouble dans
l’esprit de bon nombre de militants et même
d’observateurs étrangers. Il n’est
qu’à lire la presse pour s’en convaincre
;
- Secundo : le Ministre Salif Diallo n’est pas un
employé du CDP et ce n’est pas le CDP qui
l’a envoyé au gouvernement puisqu’il
y était bien avant la création du CDP ;
- Tertio : depuis que le CDP existe (12 ans), il n’a
jamais cru utile de féliciter un membre entrant
ou sortant du gouvernement, même quand celui-ci
avait occupé des fonctions plus élevées
que celles de ministre. C’est le cas de SEM Issouf
Ouédraogo, Ministre d’Etat, Président
du CRES, tout premier Premier Ministre de la IV ème
République. C’est le cas de SEM Bongnéssan
Arsène Yé, Ministre d’Etat, premier
Président du CDP qu’il a tenu sur les fonds
baptismaux, premier Président de l’Assemblée
Nationale de la IVème République. C’est
le cas de SEM Roch Marc Christian Kaboré, Ministre
d’Etat, Conseiller Spécial du Président
du Faso, premier Ministre, président de l’Assemblée
nationale pour un 2ème mandat, Président
en exercice du CDP. C’est le cas de SEM Kadré
Désiré Ouédraogo, premier Ministre.
C’est le cas de SEM Ernest P. Yonli, Premier Ministre
sept ans durant. C’est le cas de nombreux autres
camarades qui ont donné ce qu’ils pouvaient
à la République, dans le gouvernement ou
à d’autres postes tels ceux d’ambassadeurs
ou de députés.
Jamais le parti n’a
félicité l’un d’entre eux. Ce
communiqué, de ce fait, risque de passer à
côté des objectifs en créant au contraire
des sentiments de frustration. Il vient encore comme pour
confirmer une certaine politique du deux poids deux mesures
qui a fait déjà tant de mal dans nos rangs.
Il serait beaucoup plus simple que nous prenions des mesures
claires et encourageantes permettant à chacun,
quelle que soit sa place dans le parti, d’être
au moins reconnu pour ses mérites. Les propositions
ne manqueront pas le moment venu.
Question
: Et la Refondation ?
R.E.K. : La Constitution de 1991 consacrait l’existence
de deux Chambres au Parlement. A l’application,
des problèmes sont apparus qui ont conduit en 2001
à la suppression de la Deuxième Chambre.
Il était alors question de la remplacer par une
instance moins formelle, rassemblant les représentants
de toutes les forces vives de la nation et qui pourrait
être convoquée chaque fois que de besoin,
sans périodicité fixe, à l’initiative
du président du Faso. Dans le principe, il ne nous
semble pas que l’idée du forum sur la Refondation
soit en contradiction avec ce qu’on pressentait
en 2001, et encore moins avec la nécessité
du dialogue républicain. Tout le reste, nous semble-t-il,
dépend du contenu et des résultats des discussions
engagées par les promoteurs. Pour l’instant,
nous avons pris connaissance du projet par l’examen
du mémorandum le concernant. Si le Président
du Faso agréait le projet et en fixait le cadre
définitif, nous serions déjà prêts.
Question
: Que pensez-vous du phénomène de la vie
chère ?
R.E.K : Il y a ce que nous pensons et il y a
ce que pense la direction de notre parti.
Ce que nous pensons, c’est que ce phénomène
va s’inscrire dans la durée, qu’il
est bel et bien réel, ce don plus personne n’en
doute, et surtout qu’il était prévisible.
Si les dirigeants de notre parti avaient fait preuve d’un
peu d’humilité, ils auraient entendu le cri
de désespoir de la population qui, dès le
début des récoltes (fin septembre 2007)
a manifesté son inquiétude devant la montée
des prix des céréales, inhabituelle à
cette période de l’année. Plutôt
que de prendre cette préoccupation au sérieux,
l’on a préféré nous servir
un plat indigeste où l’on démontrait
que, techniquement, le Burkina Faso vivrait cette année
dans l’abondance et que la flambée des prix
n’était que le fait de quelques commerçants
véreux que l’on ne manquerait pas de sanctionner.
Plutôt que d’être un motif d’analyse
et d’anticipation, ce signe annonciateur a été
utilisé comme un somnifère. Alors, aujourd’hui,
que les mêmes responsables du parti s’agitent,
cela prêterait à sourire s’il s’agissait
d’autre chose que d’un drame annoncé
de la population.
Comme à son habitude, depuis quelque temps, la
direction du parti a entrepris de nous divertir en créant
une commission pilotée par le « Secrétariat
à la prospection ». Un mot bien ronflant
mais creux et vide comme une jarre percée. Depuis
3 ans que ce poste a été créé
comme pour récompenser, encore et encore, un courtisan
ou un copain, peut-on nous montrer une seule feuille de
papier où il y a eu un début de réflexion
prospective ? Pourtant, le parti regorge d’intellectuels
de haut vol et de cadres pétris d’expérience.
En réalité, le CDP a mal à sa gouvernance
pour ne pas dire qu’il n’est même plus
géré du tout. Ses dirigeants en ont fait
un « machin » où quelques individus
en mal de pouvoir magouillent et conspirent à volonté.
Mais comme on dit au village : « Celui qui est accroupi
voit lui aussi celui qui cherche… ».
Question
: Sur la Toile et dans la presse, l’on enregistre
beaucoup de réactions à propos du courant
que vous avez créé. Que dites-vous de ceux
qui estiment que c’est parce que vous « n’êtes
plus à la soupe » que vous vous manifestez
aujourd’hui ?
R.E.K : Permettez-moi tout d’abord de saisir
l’occasion que vous nous offrez, pour remercier
tous ceux qui s’intéressent au débat.
Qu’ils nous encensent ou qu’ils nous traitent
de tous les noms d’oiseau, nous leur disons que
nous respectons leur opinion. Nous voulons ensuite les
inviter à s’intéresser au débat
de fond. Nous sommes ouverts à la critique et les
remercions encore une fois de nous faire partager, que
ce soit sur le Net ou dans la presse, leurs avis et suggestions
en y consacrant une part de leur temps. Quant à
la soupe à laquelle certains font allusion, qu’ils
se rassurent car comme il est dit dans le Livre Sacré
: « L’homme ne vit pas seulement de pain.
».